La nuit du cœur

Christian Bobin, éditions Gallimard, septembre 2018, 202 pages, 18€

Livre achevé cette nuit et je suis touchée au cœur justement. J’ai tenté de respecter ce livre magnifique publié dans la collection Blanche, dans un format inhabituel, en me contentant de noter les pages que j’aimais, mais très vite, le livre s’est retrouvée corné, gribouillé, souligné, entouré. Bercée par les mots, tous les mots, qui dansent sur la page et portent et transportent. Ce livre est un poème, une longue lettre d’amour, emplie de mysticisme (« Quand la lettre d’amour est parfaite, ce n’est même plus l’histoire de celui ou celle qui la reçoit »  sont les mots qui achèvent le livre).

Une nuit, alors qu’il est à Conques, l’auteur ferme les volets de sa chambre d’hôtel et le joyau de l’abbatiale l’émerveille ; plus précisément ses vitraux. C’est alors une lettre d’amour qui démarre. Amour de l’amour. Ce livre est un hommage aussi, en tous cas je crois, à son père disparu. Ainsi qu’à la femme aimée.

Trois thèmes principaux s’entrecroisent au fil de très courts chapitres, constitués de courtes phrases (chacune étant un poème en soi), où chaque mot sonne juste : l’amour, l’écriture, et l’abbatiale de Conques, cette dernière étant la synthèse du tout (une forme de trinité ?).  Cela donne des phrases merveilleuses.

Ainsi de l’écriture, que Christian Bobin compare à un aimant et dont il dit qu’elle est « travail qui consiste à agglomérer sur une étroite surface de papier toutes les images vitales éparpillées en nous ». Ou encore « Ce n’est pas moi qui vois les choses. Ce sont les choses qui me donnent leurs yeux. Les images pures, personne ne les invente. L’âme de l’arbre se sépare un instant de l’arbre, vient sur la page, écrit le poème sur l’arbre et signe Ronsard ». L’écriture devient évidence, puissance intérieure et extérieure, travail et expulsion de mots.

L’amour, c’est à la fois l’amour du père, et l’amour de la personne aimée. Parfois, les phrases s’adressent à l’un ou à l’autre, de façon distincte ou indifférenciée me semble-t-il, les mots pouvant dans ce cas s’appliquer aux deux. Sur son père, tout est pudeur, Christian Bobin tourne autour des phrases, l’évoque parfois sans le nommer ou sans même ajouter un pronom personnel qui permettrait d’affirmer avec certitude qu’il parle de lui. « Ma voiture franchit le portail. Je te vois dans le rétroviseur. Immobile, jambes écartées, bras collés au corps, pieds coulés dans le bitume, dans cette sidération que connaissent les enfants en voie d’abandon proche, tu nous regardes te quitter. »

Sur la personne aimée, la pudeur domine encore, les mots sont d’une simplicité totale. J’ai été émue aux larmes par la description d’une lettre composée lors d’un voyage en train, pensée avec le cœur, non écrite et donc non reçue, mais dont l’auteur dit qu’elle était sa « plus belle lettre ». Et à l’arrivée  » il y avait entre le train et le quai un petit abîme. Tous les mots y sont tombés. Ma lettre était perdue. Cette perte m’était heureuse. Je savais que tu l’avais lue avant même que je l’écrive ». Une lettre imaginaire qui touche au plus profond, d’âme à âme, évidence des mots. Difficile de ne pas truffer ce billet d’une multitude de citations j’ai envie de tout partager !

Sur l’abbatiale enfin, description toute en légèreté, à la fois du bâtiment même, et de tout ce qu’il véhicule, de ses vitraux surtout, de tout ce qu’ils suscitent et font naître, dont ce livre évidemment – et la boucle est ainsi bouclée -, amour, écriture, abbatiale, et on recommence. J’avais déjà envie d’aller à Conques  pour voir enfin les magnifiques vitraux de Soulage. C’est devenu maintenant une nécessité.

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour tous les amoureux. Les amoureux tout court, d’un homme ou d’une femme, les amoureux des mots, amoureux des livres, amoureux de la vie. Amoureux de la poésie qui souvent permet de faire la synthèse de toutes ces passions. Lisez-le, dégustez-le mot à mot, en prenant le temps, dans le calme de la nuit. C’est une expérience quasi mystique.

Marie-Eve

6 commentaires sur “La nuit du cœur

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