Nagori

Ryoko Sekiguchi, éditions P.O.L, octobre 2018, 136 pages, 15€

Livre à ne surtout pas mettre entre les mains de qui avait déjà envie d’aller au Japon (c’est mon cas…), sinon l’envie risque de devenir irrépressible. Toute la finesse, tout l’exotisme japonais y sont représentés.

Ce livre est un OLNI. Objet littéraire non identifié. Un récit et une leçon sur « nagori », terme japonais que l’auteur définit en plusieurs pages tellement la notion est subtile, mais qu’on peut tenter de résumer en « arrière-saison », ou « nostalgie de la saison qui vient de nous quitter ». Mais il est aussi un condensé de la subtilité japonaise, une explication des haïkus, un traité de cuisine, ou encore une réflexion sur le temps qui passe, ou sur la magie de la rencontre. En bref, un livre iconoclaste et inclassable.

Nagori c’est étymologiquement, nous dit l’auteure, le « reste des vagues », « l’empreinte laissée par les vagues après qu’elles se soient retirées de la plage. Cela comprend à la fois  la trace des vagues, ces sillons immatériels dessinés par les vagues sur le sable, et les algues, coquillages, morceaux de bois et galets abandonnés sur leur passage » (p. 27). Cette seule définition est emplie de poésie. Le français comporte un mot également pour désigner cette trace, la « laisse » ; mais il s’agit là de nommer la seule marque de la mer sur le sable. Pas tout ce qui va avec.

A partir de ce terme, Ryoko Sekiguchi développe une multitude de thèmes.

Elle parle des saisons, de leur importance, au Japon notamment, et surtout pour tout ce qui concerne la nourriture. Ainsi, hashiri, sakari et nagori désignent respectivement « primeur », « pleine saison » et « arrière-saison » et à chacun correspond un goût particulier de l’aliment. Outre l’état des aliments et leur rapport à la saison ces termes se sont étendus à des notions. Nagori, empreint du temps qui passe, devient ainsi nostalgie, une sorte de saudade à la japonaise. Avec les saisons, ce sont également la notion de temporalité, cyclique (les saisons qui reviennent, 4, 24 ou même 72 dans le subtil Japon) ou linéaire (la vie, qui nous mène de la naissance à la mort).

Il ne faut pas non plus lire ce livre un jour de grande faim ! J’ai eu l’eau à la bouche en pleine nuit, à deux doigts de sortir casseroles et condiments, par exemple au récit des figues à peine mûres dégustées dans un restaurant, le mariage avec les aliments les entourant et la description du goût laissé en bouche (p. 67). Sans parler du détail des ingrédients et du menu que l’auteure a offert aux résidents lors de son départ de la Villa Médicis à Rome, il y a quelques années (p.129). Ce livre fourmille d’ailleurs de détails sur la nourriture, ainsi par exemple du poisson, dont j’ai appris qu’il avait lui aussi ses saisons, ferme ou gras selon l’époque, et la façon de le cuisiner qui va avec (p. 68).

Le thème du haïku est abordé à deux reprises, sous des angles différents, et Ryoko Sekiguchi montre à quel point poésie, saisonnalité, nagori, ainsi qu’une façon toute japonaise et un peu fataliste d’aborder la vie, sont intimement liées.

Chaque phrase prononcée a laissé en moi matière à rêverie et à réflexion. Ryoko Sekiguchi s’empare de quelques sujets, elle nous emporte avec elle dans son sillage, nous apprend une foultitude de choses. Puis nous laisse avec cet arrière-goût des mots et des notions distillées, marquantes, qui savent laisser une trace. Son livre est, en soi, nagori.

Alors ce livre il est pour qui ? Tous ceux qui aiment le Japon ou ceux qui veulent y aller, ceux qui aiment titiller leurs papilles, ceux qui aiment la poésie sous toutes ses formes. Il faut absolument se laisser emporter par ce récit iconoclaste et si japonais…

Marie-Ève

8 commentaires sur “Nagori

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