Les beaux mariages

Edith Wharton, Les Belles Lettres, 2018, 1re édition française Robert Laffont, 1964, 562 pages, 15€

Une fausse nouveauté. Et un vrai classique ! « Les beaux mariages » d’Edith Wharton est réédité par les Belles lettres cet automne (première édition en 1964) c’est donc une nouveauté d’un point de vue du libraire. Mais pas vraiment puisque le texte est déjà paru. Quant à l’histoire. Et au style ! On est dans le plus pur classicisme ; on navigue entre Balzac, Flaubert, Henry James et Jane Austeen… Un régal.

Ce livre se déroule au début du XXe siècle, et l’on suit essentiellement le personnage d’Ondine, obnubilée par… le mariage ! Mariage qui lui permettra d’accéder au luxe, à l’amusement, et à la tranquillité d’esprit qu’elle pense devoir mériter. Ondine voulait « passionnément, opiniâtrement, deux choses qui, à son avis, devaient subsister ensemble dans toute sa vie bien organisée : l’amusement et la respectabilité » (p. 335). Et qu’a-t-elle fait pour être si sûre de mériter cela Ondine ? Elle est belle. Belle à couper le souffle. Tous les hommes (et les femmes) se retournent sur son passage, quand elle entre dans une pièce le monde entier est éclipsé, et elle le sait. « Elle se contemplait avec satisfaction, admirait l’éclat de ses cheveux, son sourire aux dents étincelantes, les ombre pures qui jouaient sur sa gorge et ses épaules lorsqu’elle passait d’une attitude à une autre ».  Mais si Ondine est belle elle est aussi capricieuse, impatiente, et colérique (« elle ne voulait rien pour longtemps, mais elle le voulait tout de suite »), et a du vide dans la tête (elle fait penser à ce personnage de Pélisse dans la « Quête de l’oiseau du temps », cette merveilleuse BD de Loysel, personnage qui n’a, au sens propre, RIEN dans la tête…), sa seule occupation est centrée sur sa personne, plaire, et dépenser argent et temps pour cela (elle parvient même, alors qu’elle se prélasse dans un salon, à oublier l’anniversaire de son fils !). Belle mais pas très sympathique donc… Exemple type de l’anti-héros, anti-héroïne en l’occurrence.

Et suffit-il d’être belle pour réussir ? Même s’il ne s’agit « que » de réussir à faire un « beau mariage » ? Oui et non, répondre à la question serait dévoiler l’intégralité du roman, ce qui serait dommage car il est de plus en plus savoureux à mesure qu’on le lit. Edith Wharton est d’une finesse et d’une cruauté remarquables. On se croirait dans un roman de Balzac. Tout est distillé, découpé au scalpel, la moindre attitude, le moindre propos, la plus petite pensée de son personnage principal, qu’elle n’épargne pas. Le tout avec une distance et un détachement total. Au passage, c’est toute la société bien née et aisée de cette Amérique du début de siècle qui en prend pour son grade. Rien ne lui est épargné, même si quelques personnages sortent du lot et parviennent à conserver une belle grandeur d’âme, comme Ralph Marvell qu’Ondine épouse assez rapidement (on ne spoile pas grand-chose, promis !).

Il peut être amusant aussi de faire une lecture un tantinet féministe du livre. Je suppose qu’Edith Wharton dénonce (en tous cas je veux le croire !) l’attitude d’Ondine, qui est persuadée que sa condition de femme fait qu’elle ne doit penser à rien d’autre que s’amuser (et pour cela, à se marier !). Son père d’abord, puis son mari ensuite, ont pour charge de pourvoir à ses besoins et ses distractions. Dès qu’on aborde les questions financières elle s’évade « Cela c’était le domaine de l’homme ; et pourquoi les hommes passaient-ils leur journées dans les bureaux, sinon pour en rapporter leur butin à leurs femmes ? ». Mais oui Ondine bien sûr, c’est à ça que les hommes servent ! Et nous pauvres et faibles femmes n’avons qu’à attendre leur retour en nous pomponnant, notre beauté contre le fruit de leur labeur…. (« … elle comptait, pour prendre soin d’elle, sur ceux dont c’était le privilège de lui permettre d’allier l’insouciance des fleur à l’élégance de la Reine de Saba ».) Je vous engage à relire, à ce moment précis, « Sorcières » de Mona Chollet, et ses autres ouvrages, « Beauté fatale »… (et se dire que ouf, nous n’en sommes plus là aujourd’hui !)

Chaque page est un régal en tous cas, pas seulement pour le propos, mais aussi pour cette figure de femme futile si bien décrite, sans concession aucune, ainsi que pour tous les personnages secondaires, tous bien incarnés et fouillés. Edith Wharton fait par exemple du personnage d’Elmer Moffat une sorte de Donad Trump avant l’heure, qui serait presque sympathique (si si… c’est possible. Ne retenir que l’énergie et la volonté et la puissance, et se dire que c’est drôle. On parle d’un roman…).

Pour conclure il s’agit là d’un magnifique portrait de l’Amérique bourgeoise et fortunée du début XXe, d’un très beau portrait de femme, écrit dans un style mordant, ironique, fouillé et concis.

Alors ce livre, il est pour qui ? Il est pour tous les passionnés de littérature classique, les fous de Balzac, les manieurs d’ironie, les grands et les moins grands, les jeunes filles pour leur redire ce qu’il ne faut surtout pas faire !! et les jeunes garçons pour leur rappeler que fut une époque où (les pauvres) les hommes pouvaient parfois être considérés comme les seuls à devoir pourvoir aux besoins de la famille. Un retour aux sources de la lecture-évasion ; une pause bienvenue dans une rentrée littéraire parfois très terre-à-terre.

Marie-Eve

3 commentaires sur “Les beaux mariages

  1. Ce qui est décrit de cette Amérique du début du XXème , semble s’appliquer encore aux relations femmes/hommes de la France du XXI ème siècle, àlire pour le plaisir donc mais aussi pour constater que le chemin est encore long

    Aimé par 1 personne

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