La seule histoire

Julian Barnes, Mercure de France, Bibliothèque étrangère, mai 2018, 260 pages, 22,80 €

« Préféreriez-vous aimer davantage, et souffrir davantage ; ou aimer moins, et moins souffrir ? C’est, je pense, finalement, la seule vraie question. » Voilà l’incipit du livre, et le ton est donné.

Un homme se souvient de sa « seule histoire », car on a tous, dit-il, une seule et unique histoire d’amour, celle qui innerve toutes les autres, qui donne le ton, qui efface ou sublime « Un premier amour détermine une vie pour toujours : c’est ce que j’ai découvert au fil des ans », dit le narrateur un peu plus loin dans le livre (p. 94). Il raconte alors la sienne.

Paul a 19 ans quand il fait la connaissance de Suzan, qui en a 49. Écart d’âges important, état matrimonial de Suzan, différences de modes de vie : rien ne les prédispose à tomber amoureux, et pourtant, sans qu’il ne se passe rien, une complicité naît, prémisses de l’amour. « Juste une complicité qui nous donnait le sentiment d’être, moi un peu plus moi, et elle un peu plus elle » (p. 24).

Julian Barnes raconte merveilleusement bien les délices d’un amour évident, en pudeur et retenue, l’enthousiasme d’un jeune homme de 19 ans qui en découvre toute la force. Pas de phrases qui subliment le sentiment, rien d’extraordinaire, pas de merveilleux, pas de romantisme même. Rien que de très naturel, simple, fort. Un exemple de phrase qui montre sans s’étendre, cette force simple : « Je ne sais quand cette habitude est née.. mais je lui tenais souvent les poignets (…). Je les enserre tous les deux, et presse aussi fort que je peux. Le sens d’un tel échange n’a pas besoin de mots. C’est un geste pour la calmer, pour faire passer quelque chose de moi en elle. Une infusion, une transfusion de force. Et d’amour. »

L’auteur raconte l’histoire de Paul et Suzan ; puis la façon dont elle évolue (et je n’ai absolument pas envie de dire comment, le livre perdrait à mon avis un peu de sa saveur. D’ailleurs, une précaution, pour ceux qui retournent la 4e de couverture avant de commencer un livre : contentez-vous des premières lignes, ne lisez pas la suite ! Ce serait fort dommage…). Au fil des pages il égrène des réflexions sur l’amour, véritable personnage principal de ce livre, s’aidant au passage d’auteurs célèbres. Ainsi de Chamfort « En amour, tout est vrai, tout est faux ; et c’est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité ». Ou encore, Tennyson : « Il vaut mieux avoir aimé et perdu ce qu’on aimait, que n’avoir jamais aimé ».

Ce livre est aussi un essai sur la mémoire, et la façon dont elle recrée la réalité, dont elle sinue au gré des souvenirs, les vrais et les reconstitués, ceux qu’on oublie et ceux qu’on met en avant, pour remodeler le passé. « Je n’écris donc pas forcément cela dans l’ordre où c’est arrivé. Je pense qu’il y a dans la mémoire une authenticité différente, et non inférieure. (…) Je suppose que la mémoire privilégie ce qui est le plus utile pour aider le porteur de ces souvenirs à aller de l’avant » (p. 31).

Ce livre aborde enfin, en filigrane, le thème de la violence conjugale, la façon dont elle détruit une vie. Là encore tout est narré avec délicatesse, retenue, mais aussi avec beaucoup de réalisme.

Enfin, tout cela est écrit dans un style épuré et tendre, Julian Barnes alterne entre la première personne du singulier, la deuxième et la troisième avec bonheur, installant une distance absolument pas artificielle, qui colle parfaitement au récit. Il parvient à distiller, dès les premières pages, une atmosphère de mélancolie, de douce tristesse, qui court le long du roman et nous entraîne.

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour les amoureux avant tout, tous les amoureux. Ceux qui le sont fermement et indéfectiblement le liront avec précaution, adhérant sans réserve à certaines phrases et se méfiant des autres ; ceux qui l’ont été un jour le liront avec plaisir et nostalgie ; ceux qui n’ont pas connu encore leur « seule histoire » le liront avec envie et prudence.

Marie-Eve

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