La Somme de nos folies

Shih-Li Kow, éditions Zulma, août 2018, 364 pages, 21,50 €

 

Un très gros coup de cœur pour ce très beau livre ! (beau dedans et beau dehors, comme tous les livres des éditions Zulma…).

« Nous ne sommes que la somme de nos folies, racontées ou tues », sont les mots qui le clôturent. Il s’agit là de folies simples ou d’histoires rocambolesques, du quotidien de quelques habitants d’une petite ville malaise, que nous racontent en alternance, à deux voix, Ayuong et Mary-Anne.

Tout commence par le récit d’une inondation, qui plante le décor et le ton de la narration. On est en Malaisie, dans la ville de Lubok Sayong, où « tout venait en un seul exemplaire : la rue principale, le rond-point, le feu rouge, le commissariat de police, la caserne de pompiers et son unique camion (…) » (p. 35). L’eau monte, les habitants partent, s’adaptent ; les bénévoles venus de la grande ville ne sont que des gêneurs, n’ayant à offrir qu’une « compassion de passage », et ne faisant que proférer des « attention » de tous genres (« attention aux crocodiles et aux serpents. Gare au choléra. Gare aux tourbillons et aux courants »), bien inutiles, car peut-on faire « attention à la vie » ?

L’eau c’est celle du déluge donc, mais aussi celle des lacs qui jouxtent la ville, nés selon la légende du sang d’une jeune femme qu’on voulait marier de force. Ainsi, on est dès les premières pages plongé dans une atmosphère de conte et de surnaturel qui imprègne le livre, en douceur, et sans y prendre garde.

L’eau revient sous diverses formes dans cette histoire, et notamment au travers de scènes de pêches mémorables. L’une d’entre elles prend place au tout début du livre (p. 40), alors que la ville est inondée. Auyong, l’un des deux narrateurs, rejoint son ami Ismet qui, dans cette ambiance si particulière, pêche. « Il lance son filet. Celui-ci se déploya comme la robe d’une danseuse et se posa délicatement à la surface. Nous sommes restés là un moment, Ismet à guetter le poisson, moi dans mon rafiot en plastique entourés d’une mer d’eau ». On y est non ? Vous ne voyez pas le paysage ? Les maisons à l’abandon et ces deux hommes bien vivants, immobiles et impassibles, l’un qui pêche et l’autre qui regarde ? L’auteur décrit une autre scène de pêche que je refuse de raconter ici car il faut la lire à tout prix ! Elle est saisissante (p. 176, vous frémirez…).

Toutes ces histoires, ce fourmillement de vie, ces personnages attachants, humains, qui se pressent à chaque page, sont rapportées par Auyong et Mary-Anne. Auyong est un ami de Mami Beevi. Mary-Anne se retrouve vivre avec cette dernière, dans des circonstances qui nous sont vite racontées. A eux trois ils forment le cœur du livre. Le personnage de Mami Beevi, brossé par les mots des deux narrateurs, est central. Elle apparaît en creux et bosses, acariâtre et touchante, et surtout reine des histoires « inconcevables » dont personne ne parvient jamais vraiment à distinguer le vrai du faux. Mary-Anne dit d’elle « Dans les histoires de famille de Mami, il y a autant de monde que de nouilles dans une soupe, on a vite fait de s’embrouiller. J’étais persuadée qu’elle inventait au fur et à mesure. (…) Elle s’est même emparée de ma propre histoire (…). A mon tour je suis devenue une nouille flottant dans sa soupe. » Autour de ce trio gravitent encore Mary-Beth et son ami Fu, Miss Boonsidick, Ismet, entre autres. L’art de Shih-Li Kow est aussi de nous rendre vivants des personnages sans importance, qui n’apparaissent que durant quelques lignes mais que l’on voit, qu’elle rend en peu de mots véritablement réels. Ainsi par exemple de Naïn, la « folle aux sangsues », qui, en pleine inondation, ne pense qu’à sauver ses « bébés » (on parle là des sangsues bien sûr !). On la voit pendant seulement trois pages, et elle nous hante…

Enfin, quand vous aurez, je l’espère, dévoré ce livre comme je l’ai fait, vous vous délecterez des dernières pages. Elles sont magnifiquement écrites, et je ne peux m’empêcher d’en extraire une dernière phrase « Je voudrais dire à ceux qui passent, à qui voudra m’écouter, que les leçons viennent de la vie et non des histoires. Malheureusement ce sera en vain, mes paroles balayées par le souffle de ceux qui tiennent à faire entendre leurs propres mots ». Pourtant, paradoxalement, ce livre, rempli d’histoires, pourrait bien être une leçon de vie…

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour les rêveurs, les contemplatifs (pêcheurs ou non !), pour les voyageurs, pour ceux qui aiment qu’on leur raconte des histoires, auxquelles ils aiment bien croire, un peu. Il est pour ceux qui pensent qu’on peut encore apprendre des choses dans les contes aussi, et pas seulement de la vie ; ou en tous cas pour ceux qui veulent le penser… Il est pour vous j’en suis sûre !

Marie-Eve

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