La libraire

Penelope Fitzgerald, Quai Voltaire/La Table Ronde, 1978, 2006 pour l’édition française, 2016 pour la réédition, 170 pages, 14€

Quel enthousiasme et quel bonheur, et quelle attente, quand j’ai démarré ce livre ! L’histoire d’une femme qui, dans une petite ville de l’Angleterre profonde de la fin des années 50, envers et contre tout, devient libraire, rendez-vous compte ! Je me projetais, persuadée que j’allais trouver dans ces pages une sorte de prophétie qui pourrait devenir auto-réalisatrice… Et au final, j’espère bien que non. Laissons donc ce livre sur l’étagère des romans, et n’en faisons pas un fétiche. Ceci dit, j’ai pris un immense plaisir à sa lecture.

Florence Green, veuve et installée depuis une dizaine d’années dans la ville de Hardborough, prend la décision d’acheter la bien nommée « The Old House » pour en faire à la fois son habitation et une librairie. Elle se plonge dans cette aventure pour « exister » en somme, et sans doute parce qu’elle a exercé le métier il y a plus de vingt-cinq ans. Sans véritable passion pour l’objet livre, sans connaissances démesurées non plus ; mais avec beaucoup d’amour et de respect, et de l’acharnement.

Ce livre est le récit de l’année pendant laquelle elle va réaliser son projet, et son évolution. Autour des péripéties qui font avancer l’action, on se plonge avec délices dans la description de l’atmosphère de cette petite ville où chacun sait tout sur tout le monde, où les faits et gestes de tous sont guettés, vus, commentés, amplifiés : où enfin, la grande aventure est d’être invité chez la bonne personne au bon moment, de préférence la famille un peu plus riche, un peu plus noble que soi-même, ascension sociale comme une autre. L’action avance doucement avec le fil des saisons et la plongée une cinquantaine d’années en arrière est très bien rendue.

Au-delà de ces fines descriptions, ce qui m’a particulièrement intéressée est le rapport au livre des différents personnages. Monter une librairie s’avère d’abord être une entreprise… courageuse ! voire téméraire… Ainsi au début du roman, Raven, un des personnages secondaires rencontrant Mrs Green dans les champs et lui demandant de l’aide pour limer les dents d’un cheval (oui, on est à la campagne !) :

« – Maintenant Mrs Green, si vous voulez bien lui tenir la langue… Je n’aurais pas demandé ça à n’importe qui, mais je sais que vous n’avez pas peur.

– Comment le savez-vous ?

-On dit que vous êtes sur le point d’ouvrir une librairie. ça prouve que vous êtes prête à tenter des choses invraisemblables. » (p. 24)

Voilà, ouvrir une librairie dans les années 50, dans une petite ville anglaise est aussi loufoque et dangereux que d’ouvrir la bouche d’un cheval. Que dirait-on aujourd’hui…

Outre le personnage de Florence Green, et de la petite Christine, sa jeune aide libraire, on rencontre toute une série de personnages, brossés en quelques lignes ou quelques pages, et leurs rapports aux livres. Il y a là les lecteurs qui aimeraient l’être, ceux qui croient tout savoir, les précurseurs, les traditionnels, les amoureux de la monarchie (presque tous les habitants de Hardborough pour cette dernière catégorie !), les indifférents, ou encore… les non-lecteurs. Un tableau complet, sauf peut-être à relever l’absence d’un ou d’une véritable passionné.e, qu’il eut été agréable de rencontrer au fil des pages.

J’ai adoré les quelques pages décrivant l’installation même de la librairie, particulièrement le rangement sur les nouveaux rayonnages. Et ai appris plein de choses au passage, par exemple le terme « rossignol », ces livres dont on a « peu d’espoir de se débarrasser », et qui se trouvent rangés à l’abri des regards, « dans l’ombre et un peu en retrait » (« zone morte » ou « froide » dirait-on aujourd’hui…).

Le récit de tous les obstacles rencontrés par Florence Green dans son projet est parfois attristant, parfois émouvant, et souvent drôle. Et dans la série « bâtons mis dans les roues de la libraire » (et rattrapée en l’occurrence par ma vie antérieure) j’ai lu avec délectation les quelques passages sur les mécanismes juridiques mis au service d’une cause (on ne renie pas si facilement son passé !). Parmi ceux-ci, la question du droit de passage des pêcheurs, coutume ancestrale risquant de mettre à mal l’exploitation de la librairie, et dont le notaire dit que « le fait de ne pouvoir les exercer ne rendait pas les droits caducs. Le transfert de propriété était une procédure moins simple que le public l’imaginait » (p. 53). Blague de juriste !

Pour finir sur une note positive (la fin de ce billet, pas forcément celle du livre…) relevons ces quelques lignes, au milieu du roman, alors que les choses commencent à devenir compliquées pour elle : « Ouvrir le magasin procurait chaque matin à Florence l’impression toujours renouvelée que tout était possible. »

Alors ce livre, il est pour qui ? Tous les amoureux des livres, des librairies (ou des libraires). Les courageux, ceux que rien ni personne n’effraient. Ceux qui aiment les récits courts et musclés, sans mots inutiles, dans lesquels on comble les trous laissés par les phrases avec l’imagination. Ceux qui n’ont pas peur de lire des livres un peu mélancoliques. Ceux qui aiment espérer, jusqu’à parfois, inventer une autre fin…

Marie-Eve

2 commentaires sur “La libraire

  1. Il y aura une autre fin car la campagne anglaise est bien plus périlleuse que Paris et la petite couronne en dépit de la morosité du moment .
    Les « rossignols » sont relégués sur les étagères du haut, mais les rossignols chantent et chantent encore

    J'aime

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