La papeterie Tsubaki

Ogawa Ito, éditions Philippe Picquier, août 2018, 375 pages, 20€.

Pourquoi le Japon ?

C’est une question que je me pose en cette fin d’année, après avoir ENCORE lu et adoré un livre japonais. Du coup je m’interroge : est-ce le Japon qui est particulièrement attirant ? ou moi qui commence à perdre de mon objectivité dès lors qu’il est question de ce pays, qu’il s’agisse d’un livre écrit par un ou une Japonaise, ou d’un livre sur lui ?

En refermant « La Papeterie Tsubaki » je ne suis pas certaine d’avoir la réponse.

Ce qui est certain c’est qu’à l’heure du bilan, 2018 fut réellement une année « japonisante ». Je pense bien sûr à « Nagori » de Ryoko Sekigushi (récit inclassable, vrai coup de cœur, chroniqué ici) mais à d’autres livres aussi, lus avant l’existence de ce blog :

  • Le bureau des Jardins et des étangs, de Didier Decoin, récit d’une femme, veuve, dont le mari était pourvoyeur officiel de l’Empereur du Japon en carpes, et qui effectue un périple dans le Japon du XIIe siècle pour s’acquitter de cette tâche (Livre d’une poésie et d’un érotisme fous paru aux éditions Stock en janvier 2017) ;
  • ou encore dans un genre très différent, Les doigts rouges de Keigo Higashino (Actes sud, mars 2018), un polar ancré dans les traditions du Japon d’aujourd’hui, et notamment la place prépondérante de la famille.

Quels points communs entre tout ça ? La délicatesse du récit, l’apparente simplicité des phrases qui cache des sentiments très complexes, la poésie (partout le haïku règne, et quand ce n’est pas le haïku, la poésie est ailleurs, même si, très souvent, elle prend quand même place dans la description de la nature), un rapport à l’environnement (dans le sens « ce qui nous environne », ce qui est autour de nous), d’une totale évidence : on est dans le monde, on lui appartient, on se doit de le contempler, de s’arrêter, d’être là.

La papeterie Tsubaki, pour en venir enfin à ce dernier livre japonais lu, ne déroge pas à ces constatations. Le livre est découpé en saisons : le récit démarre à l’été et il s’achèvera avec la fin du printemps, une année plus tard. Et les références aux saisons, au changements apportés par celles-ci, aux arbres, aux plantes, sont légion. Cette année est véritablement initiatique pour la narratrice, Poppo (« comme les enfants surnomment les pigeons »). Le livre démarre alors qu’elle vient de reprendre la papeterie dans laquelle sa grand-mère, décédée, officiait. Ce n’est pas seulement le commerce d’articles de papeterie qu’elle reprend alors, mais également son métier d’écrivain public. Et là évidemment, la saveur est double : un livre japonais qui parle du métier d’écrire, quel bonheur !

Certes il ne s’agit pas pour Poppo d’écrire des romans. Mais c’est presque mieux : elle écrit des lettres pour les autres. Elle endosse le corps et la personnalité de quelqu’un pour écrire à sa place, mettre sur le papier les mots que le commanditaire ne parvient pas à trouver. On voit alors défiler dans la papeterie toute une série de personnages qui, au fil des saisons, sollicitent ses services. Les raisons sont diverses, parfois banales, souvent extraordinaires. Qu’on songe par exemple à ce « faire-part de divorce », que les ex-époux souhaitent envoyer pour remercier tous les invités de la noce passée de s’être joints à cet événement, et s’excuser auprès d’eux d’avoir aujourd’hui pris des chemins divergents. Ou encore à ce fils qui va voir Poppo pour lui demander d’envoyer à sa mère, veuve et très âgée, une lettre écrite comme émanant de son mari (décédé), parce que son immense joie dans la vie avait été de recevoir des lettres de lui, lettres amoureuses et cachées dont le fils vient tout juste d’apprendre l’existence.

Chaque personnage rencontré est émouvant à sa façon, et nous apprend, en creux, quelque chose sur la narratrice, un bout de son passé, de sa personnalité. Car outre cette galerie de portraits, Poppo a elle aussi son mystère, qui se dévoile au fil des pages.

J’ai aussi adoré ce livre car il fourmille d’informations sur l’art de la calligraphie japonaise ; il regorge en plus de la reproduction des lettres rédigées par Poppo, que l’on peut passer des heures à contempler, subtilité et délicatesse des traits :

Alors ce livre il est pour qui ? Tous les amoureux du Japon bien sûr, ceux qui y sont allés pour s’en rappeler, ceux qui vont y aller pour s’y préparer. Les amoureux de la nature, les contemplatifs, ceux qui pensent que tous les détails ont de l’importance, y compris la façon de former des lettres sur un papier, ou même le choix de ce papier, ou encore celui d’un timbre pour l’accompagner. Tous les amoureux de la délicatesse, de la poésie, de la subtilité…

Marie-Eve

6 commentaires sur “La papeterie Tsubaki

  1. bonjour, j’aime aussi le Japon littéraire. j’ai lu « le restaurant de l’amour retrouvé » il y a quelques années, et récemment je l’ai acheté, pour l’avoir sous la main. je compte lire La Papeterie Tsubaki dans le courant de l’année à venir. Dans la même veine Hiromi Kawakami et Takuji Ichikawa, deux auteurs très tendres. merci pour cet article, et Joyeux Noël

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