Mai en automne

Chantal Creusot, éditions Zulma, 2014 (1re édition 2012), 284 pages, 9,95€

Dans une petite ville du Cotentin, pendant la Seconde Guerre mondiale, les destins de Marie, Lucile, Solange, Simon, Michelle, Jacques, Madeleine, et quelques autres, se croisent et s’entremêlent. On s’aime, on se hait, on se marie, on fait des enfants, on s’étonne, on se croise, on s’indiffère, on vit ensemble,  on grandit, on change, on pleure, on s’assagit, on vieillit. En bref, on vit.

Chantal Creusot raconte avec finesse et acuité ces destins croisés. Toutes les classes sociales sont représentées, mais l’attention de l’auteur se porte essentiellement sur la petite bourgeoisie normande de cette période si particulière de la Guerre et l’après-guerre. On imagine très bien Maupassant, s’il avait vécu au XXe siècle, écrire ce type de roman. Par petites touches réalistes, sans romantisme exagéré, les chapitres s’égrènent, racontant un épisode de la vie de l’un, un morceau de vie d’un autre. Après quelques pages déconcertantes car, par habitude, on cherche la figure qui va se détacher des autres et que l’on va suivre plus particulièrement, on se laisse porter par cette voix si singulière. Car Chantal Creusot chante les phrases, qui s’écoulent, comme le temps dans la vie de ses personnages, les virgules bienvenues offrant des pauses, comme dans une chanson. Elle nous berce comme un enfant que l’on cherche à endormir.

L’auteur nous endort et nous enchante avec ses mots, et pourtant, le propos est loin de ressembler à une comptine pour enfants. Les personnages qu’elle raconte sont rudes, comme l’époque qu’elle décrit. Pas de concessions, peu d’espoir, pas de romance, pas de grand amour, ou alors il est soit impossible, soit gâché par une phrase, un geste, involontaire ou mal interprété. On pourrait croire à un drame, mais ce n’en est pas un. Ce n’est que la vie dans sa cruauté, dans sa petitesse parfois, dans un quotidien où les protagonistes se cherchent dans une solitude touchante.

Dans ce roman, le temps est complètement déstructuré. D’abord parce que le récit évolue, autour du pivot que constitue la Seconde Guerre mondiale, entre des scènes qui se situent avant et permettent de comprendre certains personnages, et d’autres postérieures. L’ordre chronologique n’est pas toujours respecté, et cela n’a aucune importance. Il est aussi déstructuré parce que parfois, plusieurs pages sont nécessaires pour décrire un sentiment, l’évolution d’un personnage dans un instant bref, une scène capitale. Et à d’autres moments, quelques lignes couvrent plusieurs années. C’est beau comme le ressac de la vague sur une plage.

Après avoir été un peu déconcertée par une forme romanesque peu habituelle et une musique particulière de la langue, qu’il faut apprivoiser, je me suis laissée totalement emporter par l’atmosphère décrite et ces héros qui n’en sont pas. Ce livre est comme la vie : elle se poursuit et s’écoule, de petits riens en grands événements, unique et multiple, fade lorsqu’on se laisse aller ou révélant ses surprises lorsqu’on se donne la peine de bien vouloir les accueillir. Un livre sensible et unique, et malheureusement d’autant plus unique que l’auteure est décédée après l’avoir écrit.

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour ceux qui aiment la belle langue, pour les nostalgiques, les sentimentaux, ceux qui savent que la vie n’est pas un long fleuve tranquille même si parfois elle peut sembler, de l’extérieur, paisible. Il est pour ceux qui aiment la complexité des personnages, leur subtilité, ceux qui aiment les anti-héros ou les héros du quotidien, la vie dans sa dimension « normale », avec ses joies et ses peines. À ne pas lire un jour de spleen, mais à savourer pour, une fois fini, se dire que la vie est complexe certes, mais tellement belle ; et, c’est le titre, remplie d’espoir même lorsqu’elle est bien entamée (« Mai en automne « …).

Marie-Eve

5 commentaires sur “Mai en automne

  1. Il n’est pas resté longtemps dans ma wish-list…je viens de terminer la lecture de ce livre et c’est une merveille. la belle écriture classique, la construction particulière avec des retours dans le passé, les personnages aux caractères très fouillés, observés avec lucidité. Oui, je retrouve Maupassant, mais aussi Simenon dans l’observation des classes sociales, de l’univers bourgeois avec toutes ses failles, ses apparences. Dans un détail un peu sale je retrouve aussi brièvement Mirbeau (journal d’une femme de chambre). c’est un bonheur de découvrir cette pépite littéraire. merci pour votre critique qui m’a donné envie.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ce message ! Ca me fait très plaisir : 1/ de vous avoir donné envie de le lire 2/ que la lecture ait été à la hauteur (et plus !) de l’envie. Vraiment, je suis ravie ! Très bonne journée.

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