Le baiser

Sophie Brocas, Julliard, janvier 2019, 297 pages, 20€.

Non, il n’y a pas QUE Houellebecq en cette rentrée littéraire de janvier ! Et heureusement ! A l’office du 3 janvier se trouvait une pépite, un livre bien construit, instructif, à l’histoire intéressante, bien écrit, pas du tout morose, parfois drôle. Bref, une pépite, mon premier coup de cœur de l’année !

Tout le récit tourne autour de la sculpture de Brancusi intitulée Le Baiser, qui, au cimetière du Montparnasse à Paris, orne la tombe d’une jeune fille russe dont la légende raconte qu’elle s’est suicidée, en 1910, à la suite d’un chagrin d’amour. Cette histoire (que je connais pour avoir un peu rôdé dans ce cimetière…) m’a toujours touchée, je la trouve romantique à souhait, la sculpture est magnifique on peut la contempler des heures, et j’ai tout de suite été attirée par le livre qui brodait autour de ce roman, dont l’auteure prend la précaution de dire, sous forme d’avertissement, qu’elle « a créé une œuvre imaginaire sans lien avec la réalité, de sorte qu’aucun rapprochement ne saurait être esquissé entre les faits racontés dans ce texte et les personnes et institutions dont les noms ont été empruntés à des fins purement fictionnelles ». Nous voilà donc avertis, nous sommes devant un roman, on ne cherche pas la vérité, mais cela n’enlève rien au plaisir de lire, bien au contraire.

Le Baiser, donc. Le récit alterne entre deux voix : celle de Tatiana Rakoska, la jeune fille russe, dont on lit le journal écrit dans les mois précédant sa mort ; et celle de Camille, avocate parisienne bûcheuse et un peu terne, qui est mise à contribution, presque par hasard, pour empêcher un « enlèvement » de la statue de Brancusi. Elle accepte de relever le défi et s’attaque à démêler les méandres du droit funéraire et du droit d’auteur pour éviter que la sculpture ne quitte la tombe de Tatiana.

Ces deux figures féminines sont, pour des raisons différentes, très attachantes. Tatiana, jeune fille russe « anarchiste » (mais issue d’une famille noble !) de vingt ans, est fraîche, naïve et romantique. On la suit dans son exploration du Paris de la Belle Epoque, sa découverte du monde des Arts, son apprentissage de l’amour, le tout enrobé d’un féminisme révolutionnaire pour le temps et sa situation sociale. Camille est une avocate laborieuse et a priori sans aucune fantaisie, dont le seul loisir, en-dehors de son travail très prenant, est de… tricoter. La découverte du Baiser, de l’histoire de cette statue et de Brancusi, son attachement à Tatiana, lui révèlent un monde de possibles et changent littéralement sa vie.

Le récit est bien construit et haletant. On a beau connaître la fin de l’histoire de Tatiana, et celle-ci a beau parfois être un peu mièvre (ah l’amour !!!) les pages de son journal se tournent toutes seules. Son récit intéresse par les références multiples à l’époque, ses réflexions sur la liberté de la femme (sa découverte de la pensée de Voltairine de Cleyre, anarchiste et féministe américaine est passionnante, « La propriété, c’est le vol, disait Proudhon. Qu’est-ce qu’une femme ? Une propriété »). J’avoue avoir cependant une préférence pour le deuxième personnage féminin, celui de Camille, dont la personnalité et la passion s’épanouissent au fil des pages, et qui mène son enquête sur la sculpture et les moyens de la « sauver » comme un authentique policier, nous entraînant dans un véritable suspense juridique.

Et enfin, on apprend une foultitude de choses sur la vie de Brancusi, sa façon de sculpter, son histoire, sa volonté, son art, son engagement (je ne raconterai rien ici, mais le récit du procès Brancusi c/ Etats Unis est un délice !).

Le tout est romancé à souhait, il y a de l’amour, mon côté midinette a adoré !

Le livre se dévore donc, il nous sort de la morosité parfois pénible de certains livres. On se divertit, on apprend des choses, on a envie de tourner les pages, on s’attache aux personnages, que demander de plus ?

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour tous les romantiques, ceux qui aiment les belles histoires d’amour, ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’art, à l’histoire tout court (celle des Russes exilés en France, ou celle du Paris de la Belle Epoque), aux juristes aussi (ou ceux qui tout simplement aiment le droit), qu’ils soient spécialistes en droit funéraire ou en droit d’auteur, ou pas ! Il est pour ceux qui aiment le suspense (car il y a en a aussi), et pour ceux qui aiment la légèreté car ce livre ne se veut ni complexe, ni prétentieux. Une pépite, je vous l’ai dit…

Marie-Eve

2 commentaires sur “Le baiser

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