Houellebecq, un monde de solitudes

Nicolas Dissaux, L’Herne, 2019, 86 pages, 8,50 €

Houellebecq, encore ? Oui, mais de façon détournée. Personnellement je n’ai aucun problème à avouer que j’ai toujours eu un peu de mal avec Houellebecq. Je pense avoir lu tous ses livres ou presque, parce qu’à chaque fois je me dis que j’ai dû rater quelque chose, étant donné la liste impressionnante de gens, que j’estime, qui le lisent et l’admirent. Nicolas Dissaux fait partie de ceux-là. Professeur de droit reconnu, civiliste renommé, spécialiste des rapports entre droit et littérature (entre autres sujets de prédilection), il est un fervent admirateur de cet auteur et lors des quelques fois où j’ai eu l’occasion de l’écouter parler sur le sujet, je suis toujours repartie en me disant qu’il fallait que je réessaye. L’aveu qui suit n’étonnera donc personne : par écrit, cela me fait le même effet. J’ai fermé le livre et me suis dit que décidément, je devrais reprendre les ouvrages de Houellebecq parce que l’ironie, la clairvoyance, la lumière et l’amour dans son œuvre m’avaient échappés. Et que c’était dommage.

Le propos de Nicolas Dissaux est le suivant : Houellebecq est maître dans l’art de décrire son époque, comme Balzac l’avait fait avant lui, et donc tout le monde devrait le lire pour mieux la comprendre. A minima, tous les juristes devraient s’y intéresser, car « les plaies sociales que stigmatise Houellebecq mettent nécessairement le droit en question ». Pour articuler son propos, Nicolas Dissaux s’intéresse à deux idées forces dans l’œuvre de Houellebecq : la lutte contre l’individu, et la lutte contre la mort.

Ce serait réécrire le livre (en moins bien évidemment) que de tenter d’exposer les propos tenus. Alors parlons plutôt de sa façon de faire, que j’ai trouvée passionnante. Les convaincus par avance le resteront après avoir lu ce livre. Mais pour les autres, les réfractaires à l’œuvre, Nicolas Dissaux livre des clés qui donnent envie de lire ou relire, sous un angle différent, les textes. Les extraits sont minutieusement choisis ; j’y ai découvert une élégance dans l’écriture que j’avais oubliée ou occultée. L’éclairage des romans qui est apporté par les lettres, les poèmes, les échanges avec B.-H. Lévy est précieux et montre la distance de l’homme, et à vrai dire, son humanité, qui m’avaient échappées. En creux, c’est, tout en finesse, le portrait de Houellebecq qui se dessine, fait d’humanité justement, de nostalgie, de hantise de la finitude des choses et en premier lieu, de la finitude de la vie.

Enfin, j’ai adoré tous les liens faits par Nicolas Dissaux, entre littérature et droit (on ne se refait pas !). Il esquisse des pistes de réflexion, puisées dans l’œuvre de Houellebecq, dont devrait s’emparer tout juriste. Ainsi du droit de la famille, de la bioéthique, du droit des obligations, du transhumanisme. Nicolas Dissaux va même plus loin que son sujet d’étude, en imaginant que Houellebecq aurait pu (aurait dû ?) écrire sur la cryogénisation (p. 51), et les quelques pages qui traitent du sujet sont très inspirantes. « L’homme congelé est-il encore une personne ou devient-il un cadavre ? Cet état de semi-vie (…) remet nécessairement en cause l’une des summa divisio les plus structurantes du discours juridique. »

Alors ce livre, il est pour qui ? Il est pour tous les inconditionnels de Houellebecq bien sûr, ceux qui étaient en librairie le 4 janvier à trépigner devant les grilles fermées en attendant d’acheter leur auteur fétiche, et il y en a ! Mais il est aussi pour les réfractaires, dont je suis, ceux qui n’ont pas compris l’œuvre, mais qui veulent s’y intéresser, ne pas passer à côté de cet indéniable phénomène de société. Il est pour tous les juristes enfin, houellebecquiens ou non, qui, avec ce pas de côté fait dans la littérature (pas qui est souvent fait car l’on sait que les juristes sont souvent aussi de fervents littéraires), trouveront des sources d’inspiration nouvelles.

Marie-Eve

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