Par-delà la pluie

Víctor del Árbol, éditions Actes sud, collection « Actes noirs », janvier 2019, 448 pages, 23€

Le dernier livre de Víctor del Árbol est bi-polaire. Il est noir et sombre comme la pluie ; mais il est aussi lumineux comme le soleil que l’on trouve « par-delà les nuages ». Il se déroule dans la lumière espagnole, principalement entre Séville et Tarifa ; mais aussi dans la grisaille suédoise de Malmö. Et les personnages qu’il met en scène ont, pour la plupart, des parts d’ombres et de lumière. Bref, comme à chacun de ses romans, Víctor del Árbol met en scène l’humanité dans toute sa subtilité.

Miguel est veuf, et à la retraite. Il est droit et rigide comme le métier qu’il exerçait auparavant, directeur d’une banque. Dans sa vie tout est réglé et tout l’a toujours été, aucune décision ne laisse de place au hasard. Ainsi, « il se réveille toujours à la même heure et avec la même mélodie : la Sonate en si mineur L33 de Domenico Scarlatti ». Il a une fille qu’il aime éperdument. Il regarde son passé, douloureux, comme si sa vie s’était désormais arrêtée. Et surtout, il apprend, c’est ainsi que nous faisons sa connaissance, qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer.

Helena est veuve et elle a, elle aussi le regard tourné vers un passé tumultueux, mais si elle s’en souvient c’est pour mieux le balayer et choisir de vivre dans l’instant. Elle vit à Poniente, une maison de retraite à Tarifa où Miguel va bientôt arriver, faisant ainsi sa connaissance.

Ces deux personnages sont cabossés par la vie. Sous leurs aspects bourgeois et placides, la violence les a poursuivis. Et dans les épreuves qu’ils continuent à traverser, ils vont se découvrir et se révéler l’un à l’autre.

Autour de leurs histoires, racontées entre présent et passé, gravitent celles de Natalia, la fille de Miguel, et de David, le fils d’Helena. Le récit s’intercale aussi avec, en Suède, celui des vies accidentées de Fatima, Abdul, Yasmina, Sture et du sous-commissaire Gövan. Les personnages sont nombreux et si l’on peut être un peu perdu au début il faut patienter, les pièces du puzzle s’assemblent toutes seules, sans que l’on y prenne garde.

Ce livre est centré autour de la mémoire, du rapport des hommes avec leur passé, leur présent, leur avenir ; le tout avec une acuité d’autant plus grande que l’on sait Miguel atteint d’une maladie qui va le mener progressivement vers l’oubli. Miguel et Helena, qui vont se raconter et nous découvrir leurs histoires pour nous (et pour eux) au fil des pages, vont faire des pas l’un vers l’autre pendant tout le récit. Et pourtant tout les oppose, leur passé, leurs parents (un père républicain pour l’un, franquiste pour l’autre), leurs milieux, leurs choix de vie ; mais l’âge, la violence et la douleur les rapprochent.

On assiste à ce sujet à plusieurs dialogues entre Miguel et Helena, la deuxième l’exhortant à arrêter de se réfugier dans le passé pour vivre, tout simplement. Helena s’adresse ainsi par exemple à Miguel :

« – Je crois que le passé est un point de fuite. Un lieu où s’échapper quand on ne veut pas être là. Tout le monde veut être ailleurs tu ne crois pas ?

–  Tout  le monde n’éprouve pas le besoin de fuir le présent

– Détrompe-toi nous fuyons toujours. La différence, ce qui fait de nous des vieux, c’est que nous fuyons en arrière, alors que les jeunes fuient vers l’avant ». (109)

Dans ce livre, il n’est pas seulement question de la mémoire de l’être humain mais aussi de celle d’un pays, celle qui perdure ou celle que l’on construit. Comme toujours dans les livres de Víctor del Árbol , la guerre civile espagnole est centrale, sujet à part entière de ses ouvrages. Et, comme un symbole de cette mémoire collective, il nous livre ici des pages passionnantes sur l’histoire du monument de la vallée de los Caïdos (p. 308), dont la construction fut décidée par Franco en hommage aux combattants nationalistes, mais érigé par des prisonniers républicains, et lieu de sépulture de 35 000 personnes tous bords confondus (dont Franco lui-même).

Ce livre charme par ses nuances, la finesse avec laquelle sont reproduits les caractères sombres de l’être humain, mais aussi les espoirs qui le nourrissent. Rien n’est jamais manichéen. On se laisse envahir en le lisant par une douce nostalgie, le cœur pris par ces destins humains inexorables, dont la vie se déroule comme dans une tragédie grecque. La couverture reflète bien l’ambiance du livre : cette photo en noir et blanc d’une plage, que l’on devine prise un matin d’hiver froid et pluvieux, et une unique tache de couleur, voiture rouge et solitaire tournée vers l’horizon. Un très, très beau livre…

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour les amateurs de roman noir (en l’occurrence rien à voir avec un polar, ce n’en est pas un !), ceux qui aiment plonger dans la noirceur de l’âme humaine, la décortiquer, et que la violence et le sang n’effrayent pas. Il est aussi pour les passionnés d’histoire, et de l’histoire espagnole en particulier. Il est enfin pour ceux qui aiment se laisser entraîner dans des histoires un peu complexes, des récits qui s’enchevêtrent. Il est enfin pour ceux qui aiment le suspense car les rebondissements se déroulent jusqu’à la fin du livre.

Marie-Eve

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