Les Porteurs d’eau

Atiq Rahimi, P.O.L, janvier 2019, 286 p., 19€

1er février, premier coup de cœur du mois !

Ce livre, « Les Porteurs d’eau », démarre le 11 mars 2001, tandis que les Talibans détruisent les deux Bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan, et il entremêle les fils de deux histoires merveilleuses (« merveilleuse » dans tous les sens du terme : qui suscite l’étonnement et l’admiration, mais aussi qui relève du prodige ou de la magie). L’une prend place en France, où Tom, Français d’origine afghane, se réveille un matin pour quitter le domicile conjugal et rejoindre son amante à Amsterdam. La deuxième se situe à Kaboul, où Yûsef se réveille une nouvelle fois aux côtés de sa belle-sœur, la femme de son frère, pour laquelle il éprouve des sentiments qui le dépassent, des sentiments qu’il ne sait pas nommer mais qui ressemblent à l’amour.

Parallélisme des formes, on suit ces deux hommes durant ces quelques journées historiques, l’Afghanistan, et en particulier l’histoire des Bouddhas, formant comme un fil rouge entre eux, les reliant invisiblement. Les affres de la séparation pour l’un ; les affres du sentiment amoureux non exprimé pour l’autre. Pour l’un comme pour l’autre, dit ou implicite, l’amour de l’Afghanistan et le rejet de ce qu’il est devenu sous la coupe des Talibans.

Tom vit à côté de sa vie. Et ce d’autant plus qu’il est souvent victime d’un phénomène de paramnésie qui lui donne une impression de « déjà vu » lorsqu’il vit. Tom incarne l’exil, le départ dans toute son entièreté. Départ de son pays pour fuir un régime politique, exil en France et « fuite » de son afghanité, qu’il rejette, départ de son domicile pour s’échapper de sa vie qui lui semble écrite à l’avance. « Tu n’es pas lâche mais las. Las de vivre dans la clandestinité à laquelle tu te sentais condamné pour l’éternité » (p. 55). Ou encore, un peu plus loin : « La triche, comme la trahison, comme l’infidélité, un combat contre la fatalité que les règles t’imposent » (p. 75). Cependant, cette fuite sera comme une seconde naissance ; au bout du chemin se trouve la révélation.

Yûsef, le Porteur d’eau, vit lui aussi à côté de sa vie. Il souffre et il aime en silence, sans trouver les mots libérateurs. « Il restait hanté par le pouvoir qu’elle avait sur lui jusque dans son sommeil. Aujourd’hui, la même peur s’empare de lui. Il se croit séquestré dans les rêves de Shirine. Il devient son esclave. Mieux vaut être prisonnier dans ses rêves à elle que dans ses cauchemars à lui se dit-il » (p. 135). Autour de lui, le soufi Hafiz, ou son ami bouddhiste Lâla Bahâri tentent de lui ouvrir les yeux, mais le chemin est long et difficile. Les mots lui manquent.

Ce livre emporte aussi toute une série de réflexions sur la différence, sur l’exil (dans un pays autre ou dans le sien), sur les particularités et la beauté de la langue afghane, sur l’importance de la langue tout court pour se construire ou se reconstruire, pour vivre et exister.

Histoires d’amour, histoires d’exil, histoires de langues. Au-delà de ces récits croisés, dans lesquels il y a finalement peu d’action mais que l’on suit pourtant en haletant, il y a les mots de Atiq Rahimi et sa poésie. L’histoire de Tom est entièrement racontée à la deuxième personne du singulier, et rarement j’ai vu ce procédé aussi bien fonctionner. Nous, lecteur, nous adressons directement à ce personnage : on l’observe, on le suit, on l’exhorte, on hésite, on s’interroge et on souffre avec lui, tout en gardant cette légère distance, ce très léger décalage dû au « tu ». L’histoire de Yûsef, elle, est racontée à la troisième personne du singulier, narrateur omniscient qui sait à la fois épouser ses sentiments et les décrire finement. Le ton employé surtout est empreint de la naïveté touchante du personnage, de sa colère de ne pas avoir les mots pour exprimer et comprendre ce qui lui arrive.

Pour finir, au-delà de la poésie, le livre – et notamment le récit de Yüsef –, est truffé de légendes afghanes, parfois détaillées, parfois juste esquissées, qui sont des délices. Ainsi de la légende « des traces de pas » (une de mes préférées !) :  « Comme le dit la légende (…), les traces de pas de l’homme sont éparpillées sur la terre dès sa naissance. Et l’homme, du premier jour où il marche, en ramasse une à chaque pas, jusqu’au jour où il cueille sa dernière trace, et c’est la fin, la mort. » (p. 93). Quand on lui a confié cette légende Yûsef a compté ses pas avec angoisse, « marchant à grandes enjambées afin de les économiser », « à chaque pas il se demandait si ce n’était pas le dernier ».

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour ceux qui aiment voyager, se laisser embarquer dans un pays qui n’est pas le leur, en épouser l’étrangeté et la douceur, la nouveauté et la particularité. Il est pour les amoureux de la poésie, les amoureux des mots, ceux qui aiment qu’on leur raconte de belles histoires, des légendes et des contes, avec ou sans morale, transposables ou non. Il est pour ceux qui aiment tout court, qui aiment l’amour, toujours nouveau, toujours différent.

Marie-Eve

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