La vraie vie de Vinteuil

Jérôme Bastianelli, Grasset, coll. Le courage, janvier 2019, 270 pages,

Tout fan de Proust se doit de lire ce livre !

Le propos de l’auteur, Jérôme Bastianelli, est simple, mais original : inventer la vie de Georges Vinteuil, ce musicien qui tient une place si importante dans la « Recherche », notamment comme étant l’auteur de la « petite sonate », celle qui berce la naissance d’ « Un amour de Swann ». D’ailleurs, l’exergue, issu de « Du côté de chez Swann » résume bien l’intention : « La pensée de Swann se porta pour la première fois dans un élan de pitié et de tendresse vers ce Vinteuil, vers ce frère inconnu et sublime qui lui aussi avait dû tant souffrir ; qu’avait pu être sa vie ? au fond de quelles douleurs avait-il puisé cette force de Dieu, cette puissance illimitée de créer ? » L’auteur va donc s’attacher dans ce roman à répondre à cette question posée par Proust, en inventant la vie de ce Vinteuil.

Le livre se présente comme une réelle biographie du musicien, et on le suit de la naissance à la mort. Sa vie n’ayant rien d’exceptionnel, ce n’est pas ce qui nous tient en haleine pendant la lecture. Ce qui est très intéressant en revanche, c’est le fourmillement de références à la musique et aux musiciens de l’époque. Nous sommes plongés dans le monde artistique du XIXe siècle, et grâce à Vinteuil nous croisons César Franck, Camille Saint-Saëns, Debussy, Chopin et Liszt, Wagner et Tchaïkovski. Les analyses d’œuvres disséminées dans le livre sont très savantes et instructives, y compris l’analyse d’œuvres n’ayant pas existé, comme la fameuse « Sonate » (p. 125) ou le Septuor (p.232) de Vinteuil, qui font l’objet d’une description détaillée, parfois à l’aide des termes mêmes de Proust, parfois non. Jérôme Bastianelli va même jusqu’à inventer une œuvre cette fois non mentionnée par Proust, un « Sextuor à transformations », une pièce en sept mouvements où « à chaque interruption, l’un des instruments change, si bien que les six musiciens du finale sont tous différents des six musiciens du mouvement initial. » (p. 119). Les musiciens sauront apprécier (les autres peuvent parfois trouver ça un peu compliqué).

Au-delà de la musique, qui imprègne tout le récit, ce qui est passionnant et drôle à la fois ce sont tous les croisements avec l’œuvre de Proust. L’auteur prend un réel plaisir (et nous avec lui !), à expliquer tel ou tel passage de la « Recherche » par une correspondance avec l’œuvre ou la vie (supposée) de Vinteuil, ou l’influence que ce dernier a pu avoir sur tel ou tel musicien. Un exemple parmi d’autres : Jérôme Bastianelli explique le choix par Proust des noms d’Odette et de Swann (personnages centraux de l’œuvre, et surtout de « Un amour de Swann ») en référence au ballet de Tchaïkovski « Le Lac des cygnes » (p. 164 et s.). Or deux solos de ce ballet auraient été directement inspirés par la « Sonate » de Vinteuil. Le parallèle entre la Sonate et le ballet, que l’auteur imagine trouvé par Proust lui-même est une mise en abîme savante et délicieuse. Et puis enfin, on savoure toutes les citations de la « Recherche », qui sont distillées à droite à gauche, pour expliquer telle musique, telle action de Vinteuil. Les termes mêmes employés par Proust dans son œuvre sont parfois expliqués par les agissements de ces personnages imaginaires que sont Vinteuil et ses proches.

Et pour finir, les toutes dernières pages, celles dans lesquelles Jérôme Bastianelli démystifie son livre en expliquant, chapitre par chapitre, ce qui est vrai et ce qui est inventé, les sources sur lesquelles il s’est appuyé pour imaginer ou relater tel événement du livre, tel trait de caractère de son personnage sont un délice. Pages de la « Recherche » ou faits historiques petites ou grands, vie des musiciens, correspondances diverses, rien n’est laissé au hasard et tout est prétexte à de nouvelles inventions.

Alors ce livre, il est pour qui ? Il est pour les amoureux de Proust et de son œuvre, ceux qui sont à l’affût du moindre livre sur leur auteur fétiche. Il est pour les musiciens, ceux qui prennent plaisir à écouter, à analyser les œuvres et à entendre parler de leur vie. Il est enfin pour les joueurs, ceux qui aiment se laisser promener dans une œuvre dont on ne sait pas vraiment ce qui est vrai, ce qui est inventé : une promenade dans l’imaginaire.

Marie-Eve

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