La plus précieuse des marchandises

Jean-Claude Grumberg, Seuil, coll. La librairie du XXIe siècle, janvier 2019, 110 pages, 12€

Il y a des livres dont, en les refermant, on sait qu’ils marqueront. Il y a des livres si forts qu’ils imprègnent, qu’ils tournent dans notre tête, qui, après même leur lecture, poursuivent leur vie, autonomes. Hier soir, j’ai lu d’une traite, sans m’arrêter, « La plus précieuse des marchandises » ; je l’ai posé ; et le livre a continué à vivre. J’ai rêvé de trains toute la nuit… Un conte pour dire l’irracontable, qui a pourtant été si souvent et avec tant de force décrit par d’autres ; mais il ne s’agit pas là d’un livre de plus. Il s’agit d’un grand livre. Car parfois les choses les plus simples sont les plus belles et les plus fortes.

Ce livre se présente comme un conte donc. Il en a la forme, le langage codé (« il était une fois », un « pauvre bûcheron » et « une pauvre bûcheronne », un agencement des mots particuliers, un châle magique, du merveilleux même à des moments inattendus). La forme choisie est d’une force absolue pour plusieurs raisons. D’abord parce que cela installe une ironie, une distance avec le récit dont on connaît tous pourtant la véracité des faits historiques. Il en ressort une émotion absolue. Ensuite parce qu’on cherche l’espoir pendant tout le livre et que cela fait du bien. Enfin parce qu’il permet à l’auteur d’aborder ce thème si grave d’une façon décalée et improbable, drôle même parfois, même s’il s’agit d’un humour noir. Car Jean-Claude Grumberg a ce talent de jouer avec des situations graves et de parvenir à nous faire sourire au milieu de pages tragiques par un mot placé là à contre-emploi, une remarque grinçante (« Et même leur bonne étoile et l’administration juive du camp lui avait trouvé un emploi ! », p. 15. Ou encore un peu plus loin, l’homme se retrouvant coiffeur : « Il était inutile de couper les cheveux en quatre et de chercher à comprendre, il n’y avait plus rien à comprendre »).

Si les codes du conte sont respectés, ceux de la seconde Guerre mondiale et de la Shoah, au contraire, ne le sont pas : aucun des mots habituels (« nazi », « camp », « SS »), les autorités sont décrites par des couleurs (les « vert-de-gris » pour les gendarmes) ou des périphrases (les nazis sont des « chasseurs de sans-coeur », ironie du « sans-coeur » bien sûr qui désigne le Juif…). Seul le train de la mort passe et repasse, fil rouge de l’horreur.

Ce conte est narré en deux voix. D’un côté cet homme qui, dans ce train de la mort qui le conduit avec sa femme et ses deux jumeaux du camp de Drancy à un autre plus terrible encore, décide sur une impulsion de prendre l’un des deux enfants et de le jeter par la fenêtre, espérant ainsi sauver l’un (qui aura plus de lait à boire), et sauver l’autre (qui pourra peut-être être recueilli). Une sorte de « choix de Sophie ». De l’autre côté cette « pauvre bûcheronne » dont l’une des grandes tristesses est de n’avoir jamais eu d’enfants, et qui voit cette « marchandise » tomber du « train des dieux », et la recueille précieusement. Bien entendu, même si l’auteur instille ça et là un peu de légèreté, c’est l’émotion qui prime. Émotion liée à la gravité inhérente du sujet et aux quelques mots qui en rappellent la réalité (chapitre 7, 10 lignes pour dire l’horreur mais tout y est). Émotion aussi liée à la bonté des êtres humains. Car nous sommes dans un conte rappelons-le, et ici l’amour sauve tout (mention spéciale pour le « pauvre bûcheron » qui découvre qu’il a un cœur, p. 59).

On n’en dira pas plus, il faut à tous prix le lire. Le livre est court, il est intense, il se dévore, il nous hante. Soulignons juste pour finir que le style de Jean-Claude Grumberg est remarquable. Il s’est coulé dans cette forme de récit si facilement dirait-on, les mots se déroulent tout seuls, simples et beaux. Et d’une force totale.

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour TOUT LE MONDE ! Surtout, lisez-le et faites-le lire à vos enfants, idéal en Troisième à mon avis (la Seconde Guerre mondiale est au programme) et après évidemment (lycéens jetez-vous dessus !). Avant peut-être aussi, avec l’aide d’un adulte qui aidera aux explications, mais à manier avec prudence car mettre des mots est dur, et d’autant plus dur que le langage est ici poétique et distant de la réalité. Vous l’avez compris ce livre est une merveille, il faut le lire et le faire lire (et, ajouterais-je : en ce moment tout particulièrement).

Marie-Eve

5 commentaires sur “La plus précieuse des marchandises

  1. je l’ai également lu d’une traite dimanche soir, et depuis il me hante…merci à Cécile L. de me l’avoir offert,

    Merci Marie Eve pour ce billet terriblement émouvant qui va prolonger encore l’effet de cette lecture!

    Aimé par 1 personne

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