L’Empreinte

Alexandria Marzano-Lesnevich, Sonatine Editions, janvier 2019, 471 pages, 22 €

Ce livre est un objet littéraire étrange et prenant. Du récit d’un crime : on pense en le lisant à « De sang-froid » de Truman Capote, ou parfois, à certains livres de Philippe Jaenada comme « La Serpe » ou « Petite femelle ». Alexandria Marzano-Lesnevich fait le récit d’un crime horrible, le meurtre d’un petit garçon de six ans, Jeremy, par Ricky Langley, qui l’aurait peut-être également violé (le doute subsiste). Mais au-delà de ce récit, ce qui rend ce livre bouleversant est la propre histoire de l’auteure, les abus sexuels qu’elle a subis, enfant, de la part de son grand-père. Les deux s’entremêlent finement.

Alexandria Marzano-Lesnevich se destine à devenir avocate, comme ses deux parents, et plus particulièrement, c’est le début (la cause ?) de ce livre, à faire un stage dans un cabinet qui défend les condamnés à mort. Elle est convaincue du bien-fondé de sa lutte, y compris lorsque l’avocate qui lui fait passer un entretien d’embauche, qui veut tester sa motivation, lui pose toute une série de question, dont la dernière « vous vous sentez capable de défendre un pédophile ? ». Elle hésite mais, considérant que c’est une façon de mettre à l’épreuve ses convictions (« Si je suis vraiment contre la peine de mort, je dois m’y opposer aussi pour des hommes tels que lui »), elle dit oui. Or le premier jour de son stage, le visionnage des aveux de cet homme la bouleverse et elle renonce. Le livre est le récit de ce renoncement, de cette bifurcation dans sa vie, du désir profond de comprendre ce qui s’est passé pour Ricky Langley, quête qu’elle reprendra plusieurs années après ce visionnage, et le chemin parallèle qu’elle prend pour comprendre sa propre vie, ce qui lui est arrivé, la façon dont elle a vécu avec ces abus qu’elle a subis, la façon dont sa famille l’a vécu. Et le silence. Ce livre est fait de silence aussi.

Ce qui le rend touchant c’est la distance mise par l’auteur, à la fois proche et lointaine, dans tout ce qu’elle raconte. Proximité entre tous les protagonistes de l’affaire « Jeremy » et les membres de sa propre famille, points communs troublants, décès dans la fratrie, mêmes enfermements des secrets, yeux incompréhensiblement fermés ou pardons octroyés. Victimes et bourreaux s’entrecroisent  dans une subtilité et une complexité qui sont celles de la vie même.

Alexandria Marzano-Lesnevich raconte son calvaire mais sans jamais tomber dans le sordide ou le démonstratif. Elle décrit en détails et en même temps de façon très pudique, toute en retenue, ce qu’elle a subi, colorant ce crime des couleurs de la banalité et de l’extraordinaire : rejet de la vie, rejet de soi, éloignement, incompréhension, sentiments mêlés. Elle ne fait montre d’aucune complaisance, avec personne, ni les membres de sa famille, ni elle-même. Mais elle est aussi remplie d’amour, et se nourrit de ce paradoxe, qu’elle accepte, ce livre en est la démonstration.

L’histoire, les histoires, se déroulent dans une savante construction. On suit par le menu les procès de Ricky Langley, la description de sa vie et de sa personnalité, le combat de son avocat, et en même temps, petit à petit, pas à pas, l’influence que joue sur la vie de l’auteur la reconstitution de cette histoire ; le récit des abus sexuels qu’elle a subis, la façon dont elle le raconte à ses parents, comment chaque membre de la famille vit avec cette horreur. Ce livre est un pansement et un chemin initiatique, la route vers l’acceptation.

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour tous les avocats ou apprentis avocats bien sûr, les pénalistes en premier lieu ! Mais il est aussi pour tous ceux qui se sentent intrigués par la noirceur et la rédemption, ceux qui veulent comprendre ou essayer de comprendre, la complexité de l’âme humaine. Il est pour ceux enfin qui s’intéressent à la psychologie, qui aiment analyser et décortiquer les agissements de l’homme, tenter d’y trouver un sens ; ou alors, peut-être, cheminer vers le renoncement à trouver du sens ?

Marie-Eve

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