Les tribulations d’Arthur Mineur

Andrew Sean Greer, éditions Jacqueline Chambon/Actes Sud, janvier 2019, 253 pages, 22€

 

Arthur Mineur va avoir cinquante ans et il est, de son propre avis, un écrivain mineur, un homosexuel mineur, un homme mineur. Son plus haut fait de gloire est d’avoir été l’amant et la muse d’un fameux poète (fameux au point d’avoir eu le prix Pulitzer, malicieux clin d’œil du destin qui attribua ce même prix… aux « Tribulations… » !), Robert Brownburn, lorsqu’il était jeune. Arthur Mineur va avoir cinquante ans, et il vient d’apprendre le mariage prochain de son dernier amant, Freddy, qu’il aimait peut-être, ou qu’il avait peur d’aimer, avec lequel en tous cas il ne voulait pas s’engager ; et cela le désespère. Alors pour pouvoir fuir ce mariage auquel il a été convié, il décide d’accepter toutes les propositions de remise de prix, de cours, de voyage… qui le tiendront éloigné un moment de San Francisco. Ainsi démarrent ces « Tribulations ».

Ce livre est tendre, drôle, cocasse, plein de réflexions sur la vie. On croit rentrer dans un roman de « genre » (dans tous les sens du terme) et c’est en réalité un livre d’une franche universalité, une réflexion sur l’amour, qui se déroule. Qu’est-ce que l’amour ? vaste question ! L’auteur dit déjà ce que ce n’est pas. Ce n’est pas que savoir embrasser, ce n’est pas que rencontrer quelqu’un qui a du charme, ce n’est pas que une histoire de relations sexuelles réussies, ce n’est pas que avoir des discussions intelligentes, autant de qualités rencontrées chez des personnes qui « pourraient faire l’affaire ». Mais, dit le narrateur, « quand on a été une fois vraiment amoureux, on ne peut pas vivre en se disant que ça va ʺfaire l’affaireʺ. C’est pire que de vivre complètement seul ». D’ailleurs, ces amants « mineurs », Arthur Mineur ne les reconnaît même plus ! (le passage où il rencontre un de ses anciens amants dont il ne se souvient absolument plus est assez cocasse, p. 32). Et au final, c’est quoi l’amour ? « est-ce que c’est cette chose tendre et délicieuse ? ou bien est-ce que c’est cet éclair foudroyant ? » (p. 186).

Ce livre est aussi une réflexion sur l’écriture, puisque le narrateur parle des livres écrits par le héros, mais il revient également souvent sur la relation qu’entretenait Arthur Mineur avec le célèbre Robert Brownburn. « C’était comment de vivre avec un génie ? » lui fait-il s’exclamer (p. 70). Le quotidien était fait, avec lui, de sacrifices au travail, de doutes permanents, et de dorlotages infinis. Et au final, « qu’est-ce qui faisait que l’œuvre naissait ? Qu’est-ce qui l’en empêchait ? » (p. 71). Ou encore un peu plus loin, « on gagne un prix, et c’est terminé. On donne des conférences pour le reste de sa vie. Mais on ne se remet plus jamais à écrire. » dit au héros une de ses connaissances (délicieuse ironie involontaire puisque rappelons-le, le livre a reçu le Prix Pulitzer). On retrouve cette charmante et proustienne mise en abîme de l’écrivain qui s’interroge sur l’écriture.

Réflexion sur l’amour, sur l’écriture, ou réflexion sur ce qu’est, réellement, la véritable identité de quelqu’un, ce qui le constitue ? (« Arthur Mineur ? Mais bon sang qui est donc cet Arthur Mineur ? » s’exclame une dame aux cheveux blancs rencontrée lors de son premier voyage, – p. 47. Et on se demande si cette question n’est pas, finalement, l’objet du livre : au travers de divers voyages initiatiques, que le héros parvienne enfin à trouver sa véritable identité).

Le livre est en outre extrêmement bien écrit, le rythme est enlevé, et une question en forme de fil rouge le traverse : mais qui donc est le narrateur, qui emploie le « je » au bout de quelques pages de façon, subrepticement, puis de façon plus appuyée un peu plus loin. On ne le saura qu’à la fin…

Alors ce livre il est pour qui ? Tous les Droopy, les Woody Allen, les tristement joyeux ou les joyeusement tristes, ceux qui rient d’eux-mêmes avec ironie et des autres avec tendresse. Il est pour les amoureux de l’amour, ou ceux qui s’interrogent sur lui. Il est aussi pour les voyageurs et pour les écrivains en herbe. Et il est enfin pour ceux qui aiment le maniement des mots. Un délice, vraiment !

Marie-Eve

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