« Je me promets d’éclatantes revanches »

Valentine Goby, éditions L’Iconoclaste, août 2017, 178 pages, 17€

Ce livre est salutaire, et devrait être lu de tous, petits et grands, hommes et femmes, jeunes et vieux.

C’est le récit d’une rencontre. Une rencontre entre l’auteure, Valentine Goby, et une autre auteure, décédée en 1985, femme, amoureuse, communiste, résistante, rescapée d’Auschwitz, écrivain, libre : Charlotte Delbo.

J’avoue mon ignorance, je n’avais lu ni l’une ni l’autre avant d’ouvrir ce livre, même si j’en avais entendu parler*. En le refermant, c’est maintenant deux auteures que j’ai une furieuse envie de lire. Deux femmes au style immense, à l’engagement profond, à l’exemple inspirant.

Valentine Goby dresse dans « Je me promets d’éclatantes revanches » sa découverte de Charlotte Delbo, et en fait un portrait à la fois personnel et sensible. On la découvre avec elle tout doucement, par les mots d’abord, et c’est doux de découvrir une auteure ainsi, par sa voix intérieure, son ton. Car au-delà du sujet sur lequel elle écrit, il y a l’objet, et le style, dont Valentine Goby dit que Charlotte Delbo « incarne évidemment une page d’histoire mais surtout l’incroyable capacité de la langue à se renouveler, à révéler les mondes invisibles, à faire entendre les voix muettes » (p. 81). Puis on découvre avec elle sa voix ; puis son image, et c’est comme si nous cheminions à côté de Valentine Goby et que l’on partageait sa surprise et son émerveillement.

Elle sait trouver les termes justes à chaque fois pour montrer et faire éprouver, délicatement, l’horreur. Comme sans doute l’avait fait avant elle son modèle. Un chapitre m’a particulièrement marqué à la fois par le thème et par la circonstance dans laquelle le récit est fait. Il s’agit du chapitre intitulé « Le corps est une langue », et qui décrit la soif à Auschwitz, le décalage entre notre perception du mot, qui fait naître des images plus ou moins violentes, mais quoi qu’il en soit incomparables avec l’expérience décrite par Charlotte Delbo. Et au-delà du texte et de ce qu’il dit, il y a la lecture que l’auteur en a faite un jour à des jeunes filles d’un lycée professionnel parisien (p. 84). Et le récit de la réception de cette lecture dit beaucoup de l’espoir merveilleux que l’on peut avoir, espoir en nos jeunes, espoir dans les mots et ce que l’on peut en faire. « Pendant la lecture les têtes s’étaient relevées. J’ai su au silence qui a suivi, à l’immobilité des jeunes filles, qu’une grâce les avait touchées, qu’elles avaient entendu les images et l’appel au corps de Charlotte Delbo : on avait pulvérisé le mot soif, substitué aux images familières des images et sensations nouvelles, on avait essayer de regarder (…) et on avait vu quelque chose ».

Ce texte est une façon aussi de réfléchir et de nous faire réfléchir sur l’histoire, et sur le rôle de la littérature. Car Charlotte Delbo est allée à Auschwitz, elle en est sortie ; puis elle a vécu dans l’excès, « respirant la vie, la joie » ; il semble que « la déportée est restée à Auschwitz ». Car elle ose dire qu’on peut en revenir, et explique-t-elle un jour lors de l’émission « Radioscopie » à Jacques Chancel  « Peut-être que, en l’écrivant, je le projette hors de moi » (p. 112). Les mots sont médecine. « Le livre n’est pas le lieu où être soi ; écrire la rend à elle-même ; c’est hors du livre qu’elle se retrouve » (p. 142).

Et puis la langue est poésie chez Charlotte Delbo, et je ne résiste pas au plaisir de citer ce texte, reproduit en troisième de couverture qui est un poème adressé à son mari, exécuté au Mont Valérien, une pure merveille (et qui, accolé à la photo reproduite en deuxième de couverture, ce sourire éclatant et plein de vie, donne plus encore envie de connaître l’auteure) :

« Je lui disais mon jeune arbre

il était beau comme un pin

la première fois que je le vis

sa peau était si douce

la première fois que je l’étreignis

et toutes les autres fois

Si douce

que d’y penser aujourd’hui

me fait comme lorsqu’

on ne sent plus sa bouche

Je lui disais mon jeune arbre

lisse et droit

quand je le serrais contre moi

je pensais au vent

à un bouleau ou à un frêne

quand il me prenait dans ses bras

je ne pensais plus à rien »

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour tous je l’ai déjà dit, il est universel, il est une leçon de vie, il donne envie de lire, d’écrire, de vivre. De jouir. Il est à lire, tout simplement, et à faire lire. Une lecture absolument indispensable.

Marie-Eve

* et un immense merci à celle, qui se reconnaitra, qui me l’a offert !

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