Né d’aucune femme

Franck Bouysse, La Manufacture de livres, janvier 2019, 334 pages, 20,90€

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas été autant entraînée dans le sillage d’un livre ! Voilà de ces romans dont on est à la fois heureux d’en avancer la lecture parce que l’envie de connaître la suite est à la limite de l’intolérable (nuits blanches assurées et petits matins douloureux d’avoir trop veillé, l’avantage étant que l’on avance vite, donc cela ne se reproduit pas trop !)  ; et que l’on est triste de finir parce que oui, d’accord, on sait enfin ce que l’auteur a si bien manigancé pour nous révéler, mais que justement, on n’a plus rien à savoir… Dilemme du lecteur passionné : avancer ou retarder la poursuite d’un livre…

On est dans un endroit et dans une époque indéfinis. En France peut-être ; au plus profond de la campagne sans doute ; dans un temps reculé certainement. Mais le thème est intemporel et facilement transposable. Une femme vient de mourir et le prêtre qui l’enterre a alors accès aux carnets qui sont sur elle, et c’est ainsi que l’on va connaître l’histoire de cette Rose, jeune fille de quatorze ans vendue à un « Maître » par son père, en échange d’une maigre bourse d’argent. Le suspense démarre alors. L’ambiance de la maison est pesante, ses habitants étranges, on pourrait presque se croire dans un roman de Daphné du Maurier, mystères et secrets flottent. La violence en plus. Car le roman est noir, très noir. Misère sociale, violence physique, violence morale, contraintes de toutes sortes, description de la peur, déchirement de la famille, inquiétude pour le lendemain : tout y est (un exemple que j’espère parlant même si je n’ai pas pris le plus fort pour ne rien dévoiler, que l’on trouve dans la bouche de Rose : « Je me suis mise à genoux. J’ai attrapé la bougie en me brûlant avec la cire. La frousse que je venais d’avoir m’empêchait de ressentir la douleur. J’ai tendu la bougie qui ne s’était pas éteinte devant moi pour diffuser le maximum de lumière. La vieille n’avait pas bougé, collée à sa grande ombre chétive sur le mur. Les contours flottaient autour d’elle, comme si elle brûlait d’un feu tout noir, aussi parce que ma main tremblait. », p. 73. Vous je ne sais pas, mais moi je frémis en lisant ces lignes…). On est effrayé avec Rose, on a peur pour elle, pour Onésime son père, peur des chiens, peur du maître, on voudrait nous aussi avoir à portée de main le couteau qui va bien.

Difficile d’en dire beaucoup plus sans crainte de gâcher le plaisir du lecteur, et vraiment, ce serait dommage. Sachez simplement que l’on se fait promener de bout en bout par Franck Bouysse : il nous fait prendre en permanence de fausses pistes, nous tient en haleine, et bien malin qui pourrait deviner la fin. Il n’y a pas « un » mais « des » suspenses. D’ailleurs, il n’est pas certain que tous les mystères soient soulevés au moment où l’on tourne la dernière page. Mais c’est là le talent de l’auteur de, sans trop nous frustrer, laisser encore notre imagination travailler après avoir fini la lecture de l’ultime ligne.

Ce suspense est servi par un écriture très forte. Les voix alternent, celle de Rose, celle du prêtre, celles des parents de Rose, et quelques autres, chacune avec un ton marqué et particulier. Des phrases courtes, percutantes, un ton que l’auteur veut simple, voire simpliste (mais un travail que l’on devine immense), qui colle parfaitement aux personnages, Rose notamment. Fond et forme sont en parfaite adéquation.

Ce livre n’est pas qu’un roman noir, c’est aussi le roman de la misère et de la domination, l’impossible lutte des classes et de l’injustice. Franck Bouysse, le Zola du XXIe siècle.

En filigrane enfin, des réflexions sur la maternité, et la force du lien maternel ; par exemple au travers de la détresse de la mère de Rose (« Elle ») quand on elle comprend qu’on lui a arraché son enfant. Ou encore le pouvoir des mots, de la lecture, de l’écriture (Rose lisant le journal, soirées qui « sont devenues des moments de bonheur que j’aurais pas cru vivre au château. Plus rien d’autre n’existait alors. Le monde du dehors s’invitait dans ma petite chambre sous les toits et je le laissais grandir. Ce monde-là, il avait fini par m’appartenir. Mon seul bien sur cette terre », p. 84. Ou encore Rose écrivant, « Les mots, j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve », p. 268).

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour tous les amoureux de romans à suspense, de romans sombres, ceux que la violence n’effraye pas, qui aiment plonger dans la noirceur de l’âme humaine, les amateurs du roman social ou réaliste. Il est pour ceux qui aiment se saisir d’un livre pour ne plus le quitter, ceux qui aiment veiller tard, qui ne peuvent éteindre avant d’avoir fini ce chapitre, puis celui-là, et encore quelques pages, et allez promis j’arrête à la dizaine prochaine, et encore un peu s’il vous plaît, ah zut une heure du matin, tant pis, les toutes dernières c’est sûr… Il est pour ceux qui plongent dans les pages d’un livre comme ils croquent une tablette de chocolat, un carré, puis un autre, et la tablette y passe. Vous voyez ? Alors courrez vous le procurez…

Marie-Eve

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