Proust, prix Goncourt (une émeute littéraire)

Thierry Laget, éd. Gallimard, mars 2019, 262 pages, 19,50€

10 décembre 1919 : contre toute attente, alors que le monde littéraire bruissait de la victoire facile de Dorgelès pour son « Les Croix de bois », Marcel Proust remporte le prix Goncourt pour « A l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Ce livre, en forme de récit chronologique, raconte l’histoire de ce prix, attribué cette année-là à un auteur qui s’était vu refuser par les éditeurs son « Du coté de chez Swann », puis qui s’était auto-édité, et qui restera finalement comme un des plus grands écrivains français du XXe siècle (à mon sens LE plus grand, sans avoir à préciser le siècle…).

Ce livre est extrêmement bien écrit, il est savant et amusant : en bref, il est réjouissant ! On suit les soubresauts ante-prix, ou les remous post-attribution comme on suivrait un livre à suspense : qui donc l’emportera des deux coureurs de tête, celui qui a écrit un livre sur la guerre, donné gagnant par tous, ou l’autre, le challenger, qui a commis un livre surprenant, fourmillant, aux phrases si longues ? Au passage, l’histoire des prix littéraires réjouit. On sort de là incollable sur l’histoire du prix Goncourt, le prix « Femina – Vie heureuse » (ancêtre du Femina), et comment ils se positionnent l’un par rapport à l’autre. On voit également que les manigances de l’époque n’avaient rien à envier à celles soupçonnées ou avérées d’aujourd’hui. Proust lui-même n’était en rien au-dessus de la mêlée : lui aussi a intrigué comme il a pu pour influencer les jurés !

Certains passages sont savoureux. Ainsi par exemple des critiques faites au jury Goncourt,  après l’attribution du prix. En-dehors même du fait que le prix a couronné un auteur qui n’avait pas livré un récit de guerre (hérésie en 1919), déjouant ainsi tous les pronostics, on reproche lourdement aux jurés d’en avoir dévoyé l’esprit même : en effet l’auteur n’était ni un « jeune talent », ni un écrivain désargenté auquel la récompense remise (5 000 francs de l’époque) aurait permis de poursuivre sa vocation littéraire. Que n’a-t-on dit alors de l’âge de Proust, 48 ans à l’époque ! Il est amusant de voir tous les arguments égrenés par ses défenseurs pour voler à son secours. « Quand on parle de jeunesse il est question de la jeunesse du talent » ! est celui qui sera le plus largement déployé. Sans trop de succès…

Autre passage qui amusera (ou déprimera, c’est selon), et en tous cas qui prouvera que le marketing existait déjà au début du XXe siècle : la campagne réalisée par les éditions Albin Michel pour promouvoir le livre de Dorgelès, héros vaincu, en se servant de bandeaux indiquant en gros caractères « Prix Goncourt » et en tout petit le résultat des votes (« 4 voix contre 6 »). Conséquence : un procès intenté par les éditions Gallimard pour « vol de publicité ».

Enfin, ce récit est particulièrement bien écrit, il se lit comme un livre à suspense ! Et ce sur un sujet qui semble être une tête d’épingle réservée aux spécialistes, mais qui devrait aussi être apprécié pour ses aspects sociologiques ou littéraires.

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour les passionnés de Proust évidemment ! Ceux-là doivent se précipiter sur le livre sans hésiter. Il est également pour tous ceux qui aiment l’histoire, en particulier l’histoire de la littérature ou de l’édition. Il est, de manière générale, pour tous les amateurs de littérature.

Marie-Eve

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