Le Tour de l’oie

Erri de Luca, Gallimard, coll. du Monde entier, mars 2019, 159 p. 16€

En forme d’avertissement, la préface fournit un mode d’emploi de ce livre qui emporte les réflexions de l’auteur sur lui-même et sur le monde : il doit se lire de la même façon que le cerveau relie les points lumineux entre deux battement de paupières, reconstituant un monde caché et subtil.

C’est un soir d’hiver « sans électricité, la foudre l’a éteinte, comme un rugissement fait taire un moineau. La flamme de la cheminée éclaire la table à manger tandis que j’allume une bougie ». Et le narrateur, rêvant dans l’obscurité, s’adresse alors à un fils imaginaire, comme l’aurait fait Gepetto après avoir créé de ses mains l’enfant qu’il n’a pu avoir. Le narrateur – qui se pourrait fort bien être l’auteur – sous prétexte alors de s’adresser à ce fils rêvé, à qui il aurait voulu laisser une sorte de guide, d’explication de lui-même et de sa façon de voir le monde, se laisse aller à des réflexions diverses. Un dialogue s’installe. Beaucoup de sujets sont brossés, à commencer par ce qu’est ou doit être la paternité, au travers de récits ou d’anecdotes relatifs à la mère ou au père du narrateur. De la première, qui a connu la guerre, il lui fait dire, « il faut avoir du courage. Je ne suis pas arrivée à en avoir mais j’ai persécuté mes peurs jusqu’à les étourdir ». «  Persécuté mes peurs jusqu’à les étourdir » (p. 20) : la formule est splendide ! Quant à son père, tout est dit lorsqu’il le décrit comme un père de l’exceptionnel, pas un père du quotidien mais un père « prestidigitateur de sa présence ». Erri de Luca a – mais on le savait déjà ! – l’art de la formule percutante…

L’auteur nous raconte aussi ses premiers émois amoureux, le récit de son premier baiser « en équilibre » est d’une simplicité magnifique. Et la réflexion qui s’ensuit sur l’importance, à Naples, de ne surtout pas être ridicule, instructive. Car il n’y a rien de pire, à Naples : on peut être plein de vice (« car si c’est par vice, ce n’est pas un pêché »), mais pas ridicule, sous peine de subir une pénitence à perpétuité ! Pour illustrer cette caractéristique des Napolitains, il faut lire, c’est un  délice, le récit de l’oncle, qui préfère risquer de se noyer plutôt que crier pour être sauvé et avouer ainsi son incapacité à nager… (p. 66).

Erri de Luca parle aussi de l’italien, de l’écriture, de la lecture, de sa définition de l’amour (« oxygène, oxygène ! : oxygène deux fois, oxygène au carré, à dire en cachette », p. 127). Ou encore, on y apprend aussi l’origine du mot « mariole » (p. 87) ; ou on se délecte de l’invention du néologisme « extraluner » (p. 39).

Et oui je vous l’assure, cette espèce de liste à la Prévert est bien loin d’être exhaustive, je ne vous gâche pas du tout la lecture en en dévoilant quelques thèmes, et vous aurez plaisir à vous promener dans ce livre. Car chaque phrase ou réflexion se laisse attraper, flotte dans l’esprit quelques temps, se multiplie, prolifère, essaime, boucle et divague. Ce livre est aussi ouvert que l’est le jeu dont il porte le nom.

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour tous les amateurs des textes d’Erri de Luca, qui retrouveront la poésie et l’humanité de cet auteur hors du commun. Il est pour ceux qui aiment le mystère des phrases, de ne pas tout avoir sur le papier mais de pouvoir, grâce à quelques lignes, laisser l’esprit surfer sur la vague des mots déposés par l’auteur. Il est pour les rêveurs.

Marie-Eve

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s