Le lecteur à domicile

Fabio Morabitó, traduction Marianne Millon, Éditions Corti, juin 2019, 224 pages, 20€

Comment une infraction, dont on ne saura d’ailleurs pas grand-chose, et surtout la peine qui l’accompagne (la lecture à domicile), peuvent changer une vie ?

Eduardo a trente-cinq ans, il vit au Mexique à Cuernavaca, « la Ville de l’éternel printemps », chez son père gravement malade. Il est célibataire, et il assure la gérance du magasin de meubles familial, qui se maintient à flots tant bien que mal. Tout en subissant les extorsions de fond récurrentes de La mafia locale.

Pour purger sa peine, le travail d’intérêt général qui lui est proposé, par l’intermédiaire du prêtre local, est d’assurer auprès d’une douzaine de familles, de la lecture à domicile. C’est d’ailleurs ainsi que démarre le livre : il est question d’une scène de lecture auprès de deux frères âgés, l’un qui semble débile, l’autre sournois, tous deux aux exigences surprenantes. On navigue ainsi de famille en famille, chacune avec ses particularités et ses loufoqueries. Un point commun cependant au milieu de toutes ces différences, qui tient à l’attitude d’Eduardo : celui-ci ne sait pas lire. Ou plus exactement, il lit sans vraiment prêter attention à ce qu’il lit, rendant l’écoute un tantinet fastidieuse, voire désagréable.

En parallèle de ces visites, on suit la vie personnelle d’Eduardo, qui vit « dans son monde », entre un père malade et une sœur insuffisamment présente, dont il regrette la proximité disparue. Car Eduardo est là sans être là. Une sorte d’étranger au monde, absent à sa propre vie, aux journées rythmées par ses lectures qui l’ennuient, des visites à la banque, des petits déjeuners au restaurant du coin, celui où déjà, enfant, l’emmenait son père, où les serveuses le reconnaissent et le choient. Pour Eduardo « le monde était un jardin qui se développait à sa guise, se débrouillait sans moi et me transformait en spectateur attentif mais superflu » (p. 122).

Puis un jour, tout change. Un jour, Eduardo trouve dans un vieux livre de comptes, écrit de la main de son père, un poème. Un poème qu’il croit d’abord de son père et que, pour cette raison, il n’aime pas. Un poème qu’il comprend très vite être d’Isabel Fraire, célèbre poétesse mexicaine, et qu’il se met alors brusquement à aimer. Ce poème, qu’il va se mettre à lire autour de lui, est un tournant dans sa vie et dans celles de son auditoire.

J’ai adoré ce livre, une sorte d »Étranger » mexicain, la philosophie en moins, la poésie en plus. L’auteur égrène, l’air de ne pas y toucher, de justes réflexions sur la vie, la maladie, la mort, l’amour, la lecture. La poésie, aussi, cœur du livre. La poésie dont l’auteur fait dire à un de ces personnages qu’elle est comme les recettes de cuisine. Car les poèmes « sont les recettes de la vie, et même si nous n’aimons pas le plat dont il est question, nous admirons la manière de faire. Tout le plaisir de la poésie tient à ça » (p. 84). Et les mots que Fabio Morabitó choisit pour le dire sont justes, l’écriture est belle, fluide et simple.

Alors ce livre il est pour qui ? Les amateurs de poésie bien sûr, et plus largement des livres et de la lecture, qui est au centre du roman ! Ceux qui aiment surprendre une tranche de vie, voir évoluer un personnage sous l’effet des événements, comme un dessin qui se modèle sous l’effet des vagues. Ou encore, pour ceux qui s’interrogent sur la vie, le temps qui passe… Une vraie belle lecture !

Marie-Eve

3 commentaires sur “Le lecteur à domicile

  1. Aucun doute possible,comment résister à ce lecteur qui n’en est pas un. Tout avocat rêverait de se voir imposer une peine de cette nature . Je ne sais pas ce qu’il en serait d’un délinquant multi-récidiviste?Et surtout si cet homme revient au monde par la grâce d’un poème, nous ne pouvons que nous précipiter dans l’espoir de lire ce livre rapidement …
    Merci pour la critique

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