La Mer à l’envers

Marie Darrieussecq, P.O.L, août 2019, 18,50€

Comment écrire sur le drame des migrants ? Comment, en étant artiste, apporter sa pierre à la dénonciation ? Marie Darrieussecq le fait, et le fait très bien, et par ce livre elle montre – mais était-il besoin de le prouver ? – que l’artiste, quel qu’il soit, quand il est ancré dans son époque, les yeux grands ouverts, est indispensable.

La mer appartient à tout le monde. Oui, mais à certains plus qu’à d’autres. Vacances de Noël, Rose s’interroge sur son couple, doit-elle rester avec son mari alcoolique, faire aboutir leur projet de déménagement en province, ou bien partir, recommencer sa vie ailleurs ? Dans ce moment d’incertitude, et tandis que son mari reste travailler à Paris, elle part, avec ses enfants faire une croisière en Méditerranée. C’est la nuit, et tout vacille. Rose sent confusément qu’il se passe quelque chose, la mer s’agite, mais quoi ? Elle sort de sa cabine, traverse le bateau, et voit. Là, dans la mer noire, un canot, des femmes, des enfants, entassés. Sur le pont, comme des spectateurs, elle est coincée entre des touristes avinés qui ne pensent encore qu’à rire et une femme médecin qui veut agir. Contraste. Rose est là elle, les bras chargés de plaids arrachés au transats paisibles. La chaloupe remonte doucement de la mer, charriant son lot de corps. Puis une main s’abat sur son bras, « Une main noire l’attrapa par la manche et le bout des doigts effleura sa paume, et il y a eu ce truc, cette secousse, bang, ce choc qui arrachait comme un petit morceau de temps. » Le jeune homme a soif, il le lui montre. Rose répond comme elle peut, mal, se déchargeant sur les hommes d’équipage. Mais le choc est puissant. Elle croit voir son fils. Elle reviendra voir le jeune homme, les bras chargés de vêtements, et d’un téléphone, celui de son fils Gabriel justement, qu’elle lui a volé et qu’elle lui donne. Les naufragés sont débarqués en Italie, le jeune homme, Youssef, aussi, la croisière se poursuit.

Rose et ses enfants rentrent à Paris, le déménagement en Province, au Pays basque se prépare, il faut refaire sa vie, ailleurs. Mais plus rien n’est comme avant, et on n’en dira pas plus pour ne pas « divulgâcher » le reste du livre !

Ce livre est un très beau récit sur l’accueil, sur la différence ; l’« ailleurs » n’est jamais très loin, même dans son propre pays. Mais aussi, sur la filiation, les enfants naturels et ceux que l’on choisit. Pas de lieux communs, pas de bons sentiments, pas de récit larmoyant. On est aux côtés de Rose, elle flotte dans son monde, le noyau dur qui la constitue, sa famille, ses amis, celui qu’elle veut recréer dans son village natal, la vie qu’elle s’est choisie, est-ce si simple de tout recommencer ? Est-ce si simple d’aider ? On est dans la tête de Rose, nous aussi on flotte avec elle. Une vie banale, une femme de notre temps, qui travaille, qui a des enfants, qui s’interroge sur ce qu’elle peut donner de meilleur, mais aussi sur sa vie à elle, comment faire mieux, doit-elle faire mieux ?

Ce très beau récit, découpé en trois chapitres, est servi par une écriture musclée, les phrases sont courtes, les paragraphes rythmés, les verbes s’enchaînent. On halète. La mer, la mère, quel est l’endroit, quel est l’envers, tout se mêle et s’emmêle, la vie quoi, le monde dans lequel on est ancré, il faut en être acteur, aussi.

Alors, ce livre il est pour qui ? Pour ceux qui pense le roman comme un acte militant, un geste artistique inscrit dans la réalité de notre monde. Mais aussi pour ceux qui aiment la belle écriture, le style puissant et imagé. Un des très beaux livres de la rentrée.

Marie-Ève

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