La servante écarlate

Margaret Atwood, Robert Laffont, coll. Pavillons poche, sept. 2019, 538 p.

J’avoue que, n’étant pas particulièrement attirée par la science-fiction et autres dystopies, je faisais, il y a encore quelques jours, partie de ceux qui n’avaient ni lu, ni vu la « Servante écarlate ». Partie aussi de celles et ceux qui se trouvaient un peu dépassés par l’engouement suscité par la sortie événement de « The Testaments ». Oui mais ça c’était avant. Je viens d’achever le livre fondateur de Margaret Atwood et j’ai compris.

Ce livre est d’une efficacité et d’une simplicité redoutables. Tout le monde connaît l’histoire, je ne dévoilerai donc rien en disant que nous sommes dans les années 80 (époque où le livre a été écrit), dans un monde où, de façon très insidieuse, et au prétexte officiel que la fertilité des femmes baissait dangereusement, la société a évolué vers une répartition de la population tournée autour des fonctions de reproduction. Il y a les maîtres – Commandants et autres Epouses – ; et les esclaves – (les Marthas, chargées de tenir la maison et les Servantes, esclaves sexuelles tout entières vouées à la reproduction de l’espèce). Hegel et sa dialectique ne sont pas loin ! L’histoire est racontée par une de ces servantes sexuelles, une jeune femme nommée Defred, un des quelques patronymes utilisés (les vrais noms se sont dilués dans la répartition sociétale, marquant ainsi la disparition de l’individualité au profit du collectif), qui alterne le récit au présent et des bribes de sa vie d’avant. Pas de liberté, pas d’individualité, pas de relations sociales autres que celles qui sont tournées vers l’enfantement, qui se fait rare. D’ailleurs les scènes de sexe (car il n’y a pas d’autre mot pour décrire cet acte, qui n’est en rien lié à l’amour…) sont d’une froideur totale… Une prison matérialisée par ces hauts murs qui entourent la ville (le pays ?), et qui forment la limite à ne pas franchir. L’histoire avance doucement, cette lenteur nous permettant de nous immerger dans ce monde très légèrement décalé par rapport au nôtre.

Car c’est bien cela qui est effrayant dans ce récit. Ce monde de restrictions n’est que « très légèrement » décalé par rapport au nôtre. A peine différent. Le point de rupture, le passage de la normalité à l’anormalité, celui où la narratrice se trouve subitement dans l’incapacité de régler ses courses, son compte en banque étant gelé, son travail suspendu, sa vie dépendant totalement de celle de son conjoint – et encore, pour combien de temps ? – est glaçant. Il n’y a en effet rien d’exceptionnel là-dedans. On imagine très bien des endroits dans le monde qui pourraient basculer ainsi. Et le fatalisme d’un des protagonistes qui, résigné, énonce : « Nous pensions que nous pouvions faire mieux. Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde. Cela veut dire pire pour certains » (p. 369) est d’un cynisme très… réaliste. Ils pensaient protéger les femmes… Faire en sorte qu’aucune d’entre elles ne se trouvent « sur le carreau ». Qu’elles trouvent un compagnon, qu’elles soient protégées, qu’elles puissent « accomplir leur destin biologique en paix » (p. 382). Quel programme !

Ce livre est souvent comparé à « 1984 » d’Orwel. Certes. La dose de féminisme en plus. Car si Margaret Athwood dénonce elle aussi une société de surveillance (nul ne peut vaquer à ses occupations comme il ou elle l’entend, la lecture est prohibée, les promenades sont surveillées et ne peuvent qu’avoir des buts utilitaires), le propos est clairement de décrire (et ainsi s’insurger contre) une soumission de la femme et une réduction de celle-ci à sa fonction reproductrice.

Il est difficile d’écrire sur ce livre sur lequel des thèses ont été écrites… Je me sens toute petite soudain… Mais une chose est sûre : il se lit bien, y compris pour ceux qui, comme moi, n’ont pas de prédilection particulière pour ce type de roman. Il est salutaire, parce que jamais, non jamais, il ne nous faut baisser la garde et considérer que nos droits sont acquis. Lutter, toujours lutter…

Alors ce livre il est pour qui ? Il doit être lus par tous, filles et garçons, hommes et femmes, amoureux des livres de science-fiction ou non. Dès le lycée. Vite.

Marie-Eve

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