Les choses humaines

Karine Tuil, Gallimard, août 2019, 352 p., 21€

Voilà deux mois que je ne sais comment écrire un article sur ce livre essentiel, et voilà qu’il a maintenant raflé des prix, que tout a été dit, et qu’il est peut-être trop tard. Mais alors que le sujet des violences faites aux femmes envahit le devant de la scène médiatique, enfin, je me dis que finalement non ; ce ne sera peut-être qu’un minuscule caillou en plus dans le débat, mais chaque caillou, même minuscule, compte.

Ce livre est l’histoire d’un viol. Alexandre est un fils de bonne famille, étudiant à Standord, à qui tout semble réussir. Son père Jean Farel est un présentateur télé célèbre ; sa mère Claire une sociologue reconnue, auteure de plusieurs livres. Et malgré ce contexte « idéal », Alexandre commet l’irréparable, en forçant Mila, la belle-fille de sa mère, à avoir une relation sexuelle avec lui. Même si cet acte intervient au milieu du roman environ on ne divulgâche pas grand-chose. Car ici, contrairement à d’autres livres, ce n’est pas tant l’histoire elle-même qui compte, que les mécanismes qui se mettent en place. Karine Tuil prend le temps d’installer les personnages, raconte longuement le père, Jean, ses relations machistes avec les femmes, les tromperies incessantes. La mère, Claire, célèbre pour ses positions féministes. Pour parvenir à l’objet du livre Karine Tuil dissèque, détaille, fouille.

Et son livre n’est pas un livre à charge, loin de là. Alexandre est coupable bien sûr, là n’est pas la question. Mais elle prend le temps de comprendre et faire comprendre comment il a pu en arriver là. Cette fameuse « zone grise du consentement » est étudiée dans ses moindres détails. Les signes mal interprétés, une assurance de jeune coq trop sûr de lui, un entourage amical où la testostérone règne en maître. Et la l’évolution des relations amoureuses d’Alexandre, qui éclairent sa faute. Balzac et Zweig n’auraient pas fait mieux.

Quelques mots encore sur l’écriture. J’ai été un peu déstabilisée dans les premières pages (j’avoue que c’était le premier livre de Karine Tuil que je lisais, donc aucune référence et regard vierge), par ce ton froid, ces mots précis et cinglants, sans affect. Mais au bout un moment l’évidence se fait. Ce style chirurgical, implacable, colle parfaitement au sujet, c’était bien sûr la meilleure façon de le traiter. Avec distance, sans prendre le parti d’un personnage plutôt qu’un autre. Glaçant comme l’histoire qu’elle raconte.

Et enfin, évidemment, ce livre est celui d’une époque, même si l’auteur a expliqué en avoir démarré l’écriture bien avant l’affaire Weinstein et le mouvement me too, et à ce titre il marquera. Les prix Goncourt des Lycéens et Interallié 2019 sont là pour le prouver. Une fois de plus, même si la preuve n’en est plus à faire depuis longtemps, le roman est bien l’une des meilleures façons de raconter son temps, jalon dans l’histoire de l’humanité.

Alors ce livre il est pour qui ? Tout le monde. Femmes et hommes, jeunes et moins jeunes. Tout ceux qui veulent comprendre leur époque et ce sujet essentiel, qui est enfin porté sur le devant de la scène. Et ce livre y contribue grandement.

Marie-Ève

4 commentaires sur “Les choses humaines

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