Le Consentement

Vanessa Springora, Grasset, janv. 2020, 210 p., 18€

« Le consentement » est un livre salutaire sur la prédation sexuelle et l’emprise que peut exercer un homme, homme connu et recouvert d’une aura littéraire, sur une adolescente. Dans la lignée des nombreuses langues qui se délient en ce moment, ou des récits ou romans qui veulent nous aider à comprendre (je pense bien sûr aux « Choses humaines » de Karine Tuil, ou, chroniqué sur ce blog, à  « L’Empreinte » de Alexandria Marzano-Lesnevich), ce livre est important et va contribuer, on le voit déjà, à poursuivre la dénonciation d’un comportement anormal et déviant.

Tout le monde connait l’histoire puisque la presse en fait ses choux gras depuis déjà quelques jours. Vanessa Springora a, à l’âge de 14 ans, vécu une relation sexuelle avec Gabriel Matzneff (qu’elle nomme tout le long du livre de la simple initiale G., de même qu’elle se prénomme elle-même V. dans ce récit, comme pour une nécessaire mise à distance). Abandonnée par son père, elle ne peut qu’être flattée de l’attention que lui porte cet homme d’âge mûr, célèbre auteur, attentionné. Et oui elle tombe dans la gueule de l’ogre, entre réticence et attirance. Car elle l’aime d’une certaine façon : « Et comment pourrait-il être mauvais puisqu’il est celui que j’aime ? Grâce à lui je ne suis plus la petite fille seule qui attend son papa au restaurant. Grâce à lui j’existe enfin ». Et aussi : « Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit et s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien. Avec soulagement, reconnaissance et gratitude » (p. 88). Une forme d’amour qui n’en est pas une on l’aura compris.

Et comment une jeune fille peut-elle tomber amoureuse d’un homme de cinquante ans ? Tout l’art de l’auteure est de décortiquer ce processus d’emprise, sans complaisance avec elle-même, sans auto-apitoiement. De façon simple et directe. Elle décrit parfaitement le processus qui l’a conduite là, la culpabilité des adultes de son entourage (certaines scènes décrites sont à la limite du soutenable), insuffisamment protecteurs. Elle oblige, fatalement, à s’interroger sur les silences de la société, les nôtres éventuellement. Elle revient sur le contexte de cette époque, la complaisance d’une certaine partie des intellectuels, avec une distance et un ton très justes : pas d’acrimonie mais une démarche qui doit continuer de faire ouvrir les yeux à ceux qui préfèreraient les fermer. Vanessa Springora a aussi, de très belles pages pour dire, en finesse, la différence entre une histoire d’amour, finalement possible entre un jeune et une personne plus âgée, et sa propre histoire. Pour dire la différence entre une relation unique, et un amour pur entre personnes ayant une différence d’âge importante mais consentantes (p. 129), et l’attitude de prédateur de l’homme qu’elle dénonce, qui faisait de cette pratique une habitude, reconnaissait sa pédophilie, la mettait en scène et l’exploitait littérairement. Car ce livre interroge évidemment, comme l’indique le titre, la notion même de consentement. La  dimension de l’œuvre littéraire, prétexte et paravent derrière lequel on se cache, derrière lequel la société entière a pu se cacher, est importante aussi dans le livre, rejoignant là encore des débats actuels et sans fin sur la différence entre l’homme et l’artiste.

L’auteure trouve également les mots précis pour décrire les conséquences, la déflagration, la destruction, les traces infinies laissées par cette histoire dans son corps et son esprit. Un coin de plus enfoncé pour ceux qui douteraient de l’anormalité des actes décrits.

Ce livre va bien au-delà d’une psychanalyse par l’écriture. Vanessa Springora fait œuvre d’utilité publique en dénonçant, mais surtout en expliquant. Il restera, bien au-delà du caractère presque anecdotique de la personne même qu’elle met en cause. A lire, vraiment, pour comprendre et combattre.

Marie-Eve

2 commentaires sur “Le Consentement

  1. Belle chronique d’un livre qu’il semble indispensable de lire au delà du buzz médiatique, juste pour écouter la voix d’une femme qui est sortie de l’emprise d’un prédateur sexuel et qui a emprisonné son  » ogre » dans la littérature !

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