Les Services compétents

Iegor Gran, éditions P.O.L, janvier 2020, 302 p., 19€

« Moscou, 1965.

– Ah ! si on avait mis moins de temps à pister Siniavski ! C’est sûr que sa femme ferait moins l’arrogante. Quand une affaire traîne depuis 1959… on perd en crédibilité.

Ainsi pense, en me tenant dans ses bras, le lieutenant du KGB Evgeni Feodorovitch Ivanov, venu faire une perquisition chez ma mère – j’avais neuf mois. »

Il est assez rare (désolée pour les éditeurs lecteurs !) que j’apprécie une quatrième de couverture et la juge à propos au point de la reproduire. Mais là vraiment, en quelques phrases, tout y est !

Siniabski, le père de l’auteur, Iegor Gran, est donc arrêté par les « Services compétents » (le KGB) en 1965, et fera plusieurs années de camp. Son crime ? Avoir commis, sous pseudonyme, un horrible pamphlet dénonçant le « réalisme socialiste ». Pas de dénonciation des crimes communistes, non. Un simple traité d’esthétique sur un mouvement qui « s’en prend plein la figure ».

Le ton est donné (le titre déjà, l’indiquait…). Dérision, décalage, ironie, tout au long de ces 300 pages qui se lisent d’une traite. Ce récit est celui de la recherche par le KGB de l’auteur du pamphlet, un dénommé Abram Tertz, qui a réussi à faire passer son texte en France, texte reproduit dans la revue Esprit par Jean-Marie Domenach, puis traduit dans une dizaine de pays. Mais c’est surtout un récit des œuvres du KGB. Leur absurdité ; le dévouement de ses agents à la Cause (ou pas) ; le grognement montant, sous l’ère Krouchtev, du peuple ; des insurrections latentes ou réussies ; le manque. La description d’une note secrète du conseil des ministres au sujet de Gagarine, premier homme – et soviétique, donc un héros national ! – à avoir pénétré dans l’espace est révélatrice (p. 99). On laisse le lecteur découvrir par lui-même les récompenses offertes à ce héros national, et la raison du classement « secret défense » de la note qui les décrivent. A propos du manque d’ailleurs, l’auteur a une phrase, qu’il met dans la tête d’Ivanov, qui résume tout : « L’argent ! On n’en a jamais assez, mais, quand on en a de trop, on a du mal à le dépenser – que ce pays est bien fait ! »

Le personnage d’Ivanov justement, central dans le livre, est particulièrement réussi. Tout dévoué au régime, passé par l’école de formation traditionnelle, obéissant. Certaines scènes sont savoureuses, relevons-en une, caractéristique. Le lieutenant Ivanov fait l’amour avec sa femme. Discrètement cela va de soi (habitude prise « dans les premières années de leur couple, quand leur vie intime se labourait derrière le paravent d’un appartement communautaire. Voilà un homme et une femme qui maitrisent leurs instincts. Le sommier aussi ferme son clapet »). Et au-delà de cette description, déjà réjouissante, le reste de la scène est délicieux : « Quand c’est fini, pour masquer leur gêne et oublier ce qui vient de se passer, ils parlent politique internationale ». S’ensuit un dialogue que l’on pourrait qualifier de surréaliste, vu le contexte, où l’Afrique et la politique ont une place centrale ! (p. 73)

Les scènes se déroulent ainsi, faisant parfois avancer l’enquête, cœur (ou prétexte ?) du livre, parfois s’en éloignant (voir à titre d’exemple le récit du succès du film de Fellini «  Huit et demi », et l’incompréhension d’Ivanov à ce sujet, p. 191). Et c’est alors tout un pays, toute une époque qui prend forme sous nos yeux.

Un livre drôle et réjouissant !

Alors ce livre il est pour qui ? Pour les amoureux d’histoire (soviétique ou autre !), ceux qui aiment l’ironie et la dérision. Pour sortir un peu des sujets graves, ou en tous cas du traitement grave d’un sujet grave. Car ici, certes il y a arrestation et camp de concentration, mais le ton prête plutôt à sourire qu’à pleurer.

Marie-Eve

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