Le sang ne suffit pas

Alex Taylor, Gallmeister, mai 2020, 316 pages, 23€ 

Nous sommes chez nous, confinées chaudement, et en fait non. Lire ces pages du roman d’Alex Taylor (à paraître le 27 mai), c’est se retrouver plongés brutalement dans un autre univers, dans un paysage de neige, de montagne, où une ourse rôde, où la mort règne, où le seul objectif qui vaille est de survivre.

Hiver 1748, aux confins de l’état de Virginie. Il neige à perdre haleine. Tout démarre avec une ourse, de sortie et affamée alors qu’elle devrait hiberner. Accompagné d’un énorme dogue, Reathel erre sur les routes depuis que sa femme et son fils sont morts et qu’il a quitté la ferme familiale. On ne sait pas trop ce qu’il recherche. La fuite, l’ailleurs. Il se réfugie dans une cabane, déjà occupée par un homme, un Allemand qu’il tue pour ne pas se faire tuer par lui. Et par une femme sur le point d’accoucher, une femme qui fuit elle aussi.

Pas loin, à vingt lieues de là il y a fort Bannock, sur lequel règne un médecin anglais et un aumônier à moitié fou, sorti vainqueur d’une lutte avec les Indiens Shawnee. Et puis il y a deux pisteurs, Elijah et Bertram, deux frères cupides, l’un borgne et l’autre opiomane, deux frères à la recherche d’une femme.

Et il y a les Indiens, les Shawnee qui défendent leurs terres, dont le chef Black Tooth, surnom dû à une dent magique qu’il porte encapsulée sur sa poitrine, n’a de cesse d’exiger des tributs humains en échange de sa magnanimité. Magnanimité toute relative. Black Tooth qui désespère lorsqu’il se rend compte que depuis quelques nuits il ne rêve plus, soupçonnant un homme blanc de lui avoir « volé ses rêves », horreur suprême car le rêve c’est la vision, ne plus rêver c’est ne plus voir, et alors comment guider son peuple ?

Tous ceux-là vont se croiser, se rencontrer, se déchirer, s’entre-tuer, dans un pas de danse cruel et froid comme la neige qui tombe, comme la tempête qui s’abat sur cette fin d’hiver, dans ces montagnes silencieuses où les étoiles tombent du ciel, présage d’événements extraordinaires et funestes. Pour quoi ? On se sait pas toujours. Peut-être juste parce qu’ils se croisent, et qu’ils n’auraient pas dû.

On est dans un western sans cow-boys mais avec des duels, des coups de feu, des déchiquetages, des combats pour juste se nourrir et survivre, d’autres pour l’honneur, d’autres pour rien, un mot de travers ou un regard mauvais. Des combats pour résister à une terre hostile, dont, dit l’un des protagonistes, « les gens qui viennent ici doivent être prêts à y laisser un peu de sang. C’est le prix à payer pour pouvoir la fouler. » Où le juste prix est parfois, le sang d’un enfant. On est alors dans une véritable tragédie, dénuée d’espérance (presque, il y a quelques lueurs qui subsistent quand même…) dont les ressorts se bandent et les engrenages glissent, tic-tac, tout le long du livre.

L’écriture d’Alex Taylor est exceptionnelle. Je jure que j’ai, sans cesse, eu froid et faim en le lisant. Que plus rien n’existait que le combat pour un peu de nourriture, un peu de feu, échapper aux dents de l’ourse, ou aux crocs du chien. Il y a ces images, cette façon de décrire la neige et le froid, le vent et la tempête : « La glace camouflait la piste et dessinait des langues brillantes sur le versant de la montagne. Elle agrippait les branches éreintées des noisetiers et des ronciers, qui avaient pris l’aspect d’un métal dément, craquant et chuintant dans le vent. La neige avait déposé une nappe d’argent nette et lisse sur chaque surface, et dans l’aube bourgeonnante, le givre faisait luire des panicules bourgeonnantes de froid ». Voilà, et tout le livre est ainsi, vous n’en sortirez pas indemne…

Alors ce livre il est pour qui ? Pour ceux qui aiment voyager, dans le temps et dans l’espace, se retrouver loin en Amérique, loin au temps des premiers colons, loin avec les Indiens qui peuplaient cette terre. Il est pour ceux qui aiment les tragédies grecques à la précision horlogère. Il est enfin pour ceux dont l’imaginaire se remplit de mots et aiment être transportés en une phrase et un paragraphe dans des mondes différents. A lire dès le 27 mai !

Marie-Eve

 

Un commentaire sur “Le sang ne suffit pas

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s