La vie mensongère des adultes

Elena Ferrante, Gallimard, coll. Du monde entier, 404 pages, 22€

Fan absolue, comme beaucoup, de L’amie prodigieuse, j’ai ouvert le dernier roman d’Elena Ferrante avec une énorme envie et une légère appréhension. Celui-ci sera-t-il aussi bien ? Sans plus tarder et n’en déplaise aux grincheux, aux boudeurs de plaisir, aux nostalgiques, la réponse est OUI ! et voici pourquoi.

« Deux ans avant qu’il ne quitte la maison, mon père déclara à ma mère que j’étais très laide. Cette phrase fut prononcée à mi-voix, dans l’appartement que mes parents avaient acheté juste après leur mariage au Rione Alto, en haut de San Giacomo des Capri. Tout est resté figé – les lieux de Naples, la lumière bleutée d’un mois de février glacial, ces mots. En revanche moi je n’ai fait que glisser, et je glisse aujourd’hui encore à l’intérieur de ces lignes qui veulent me donner une histoire, alors qu’en réalité je ne suis rien, rien qui ne soit vraiment à moi, rien qui ait vraiment commencé ou abouti ».

Naples, années 70. C’est la jeune Giovanna qui écrit, et cette phrase brutale prononcée par son père est le tournant de sa jeune vie. Non content de dire sa laideur, il va  comparer sa fille à la Zia Vittoria, sa propre sœur, avec qui il est brouillé depuis des années, et qu’il ne cesse de dévaloriser (laide, méchante, sans éducation…). Giovanna va alors creuser, chercher des photos de sa tante, la rencontrer. C’est le point de bascule, l’embranchement qu’il fallait prendre pour que l’histoire démarre, ce qui fait tomber dans le romanesque, et là où Elena Ferrante peut déployer tout son talent. Elle nous mène dans les quelques années qui suivent le prononcé cataclysmique de cette phrase, dans ce passage extraordinaire qu’est celui de la sortie de l’enfance à l’entrée dans l’âge adulte, période racontée au passé par Giovanna elle-même.

Elena Ferrante a un talent rare pour décrire au plus près ces années si étranges. Ce moment où les certitudes tombent d’un coup, où le monde surgit, nouveau, où l’on est empêtré de son propre corps, où tout ce qu’on a vécu se trouve soudainement remis en cause, où les possibles surgissent, où selon les jours et les circonstances la vie semble inutile, bancale, ou sublime. Qui ne se reconnaîtra pas dans ses hésitations et tergiversations ?

L’autrice reprend aussi, sous une forme différente, les thèmes qui lui sont chers : l’amitié, l’amour, le désir, les différences de classe et la volonté de s’extraire de la classe populaire, le mensonge et la manipulation, le pouvoir des mots et de la joute verbale, entre autres. Comme une artiste qui broderait sans fin les mêmes motifs, n’apportant que de très légères modifications au nouveau, légères mais suffisantes pour en faire un objet différent, « ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ».

Et puis il y a ce style, cette façon qu’a Elena Ferrante de dérouler un thème, le creuser, laisser tomber une phrase, la suivante détaillant un peu plus, livrant ainsi une analyse psychologique au plus près de l’âme humaine. Ces sujets complexes étant abordés avec des phrases subtiles mais jamais compliquées, où les mots d’argots (on se prend à regretter de ne parler ni italien, ni le dialecte napolitain pour savourer plus encore…).

Voilà, vous ne savez pas grand chose de l’histoire en finissant ce petit billet et j’en suis bien contente ! Plongez-vous sans tarder dans le livre et laissez-vous emporter par les mots, une plongée dans la vie d’une adolescente napolitaine.

Alors ce livre il est pour qui ? Pour les fans de L’amie prodigieuse bien sûr (vous ne devriez pas être déçus…) ! Ou au contraire pour ceux qui veulent aborder ce monument littéraire qu’est Elena Ferrante par une porte plus courte que la fameuse saga de 2000 pages, tout en en retrouvant les thèmes essentiels. Pour ceux encore, qui veulent rêver du sud de l’Italie. Pour ceux qui veulent se souvenir de la complexité de l’adolescence. Pour ceux qui aiment analyser le moindre mot, la plus petite phrase. Régalez-vous, ce livre est pour vous !

Marie-Eve

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s