Betty

Tiffany Mc Daniel, Gallmeister, août 2020, 720 p., 27,50€

Voilà un livre sur lequel j’aurais : ou envie d’écrire et parler pendant des heures ; ou envie de me taire en disant juste « lisez-le, en confiance, sans rien en savoir, sans rien en attendre, lisez et vous serez transporté, il n’y a pas de mots assez forts pour en parler ». D’ailleurs, vous pouvez arrêter la lecture de ce billet juste après avoir lu cette phrase, et attendre demain l’ouverture des librairies pour aller vous procurer ce livre. Ou le lire  jusqu’au bout, et j’espère réussir à vous donner la même envie : c’est, pour moi, un des meilleurs livres de cette rentrée littéraire !

L’histoire est la suivante, très largement inspirée de celle de la mère de l’autrice. Betty naît en 1954, d’un père Indien (Cheroquee) et d’une mère blanche, sixième d’une famille de huit enfants. Une famille faite de bric et de broc, dont l’histoire nous est distillée ligne après ligne, doucement. On ne peut pas parler d’un puzzle mais bien plutôt d’une prise de conscience progressive. Le lecteur est comme un enfant qui, grandissant, prend conscience de certaines choses qui lui étaient totalement inconnues d’un coup, et qui rétroéclaire sa vie d’un autre oeil ensuite. Des éléments sont glissés au fil du texte, et puis ils sont révélés, avec la brutalité avec laquelle Betty, l’enfant d’alors, les a découverts. Car ce livre est brutal, dur. Brutalité de ces relations familiales pour le moins complexes, brutalité du racisme subi par Betty qui, du métissage de ses parents, a surtout pris les traits de son père au point qu’il l’appelle, lui « Petite indienne ». Et ce qui dans la bouche de son père est un compliment devient, dans celle de ses camarades de classe, une injure.

Mais.

Mais ce n’est pas la violence que l’on retient après avoir fermé ce roman.

Ce qui reste avant tout, c’est la douceur et l’amour. La douceur de ces frères et sœurs qui, au-delà des chamailleries  ou des empoignades, s’aiment (guettez par exemple la p. 281, et l’ingéniosité de Betty et Flossie, séparées de leur sœur aînée Fraya, pour, malgré tout, lui souhaiter l’habituel « bonne nuit »). L’amour de leurs parents, Landon et Alka, et ce malgré  (ou grâce à ?) l’incongruité de leur rencontre, malgré leurs différences, les décès, les failles (vous connaissez beaucoup d’hommes qui suspendent des citrons à tous les arbres de la forêt pour exaucer le rêve de leur dulcinée qui rêve de jaune et de plantation de citrons ? p. 198). C’est l’amour d’un père, magnifique figure de Landon qui, le jour de la naissance de chacun de ses enfants, comptait les étoiles dans le ciel (« Il y a des hommes qui connaissent le montant exact de leur compte en banque. Il y a ceux qui savent combien de kilomètres indique le compteur de leur voiture et combien elle pourra encore parcourir […]. Ton père, lui ne connaît rien de tout ça. Les seuls nombres que Landon Carpenter a en tête c’est le nombre d’étoiles qu’il y avait dans le ciel la nuit où ses enfants sont nés » dit de lui la mère de Betty, Alka, p. 515). Magnifique figure de Landon qui puise dans ses racines pour raconter la nature, les plantes, les animaux, le ciel donc, les femmes, puisque ce sont elles qui, dans la culture cheroquee, détiennent le pouvoir. Magnifique Landon qui toujours, a le mot juste pour consoler, rapiécer, rassurer, conforter, ses enfants ou tous ceux qui viennent le voir.

Et puis bien sûr, car c’est le signe de tous les grands livres, il y a la façon dont il est écrit. Cette façon de raconter « du haut de l’enfance », mais sans affectation, sans vocabulaire enfantin. Simplement. Ce ne sont pas les mots qui font le point de vue, mais ce qui est raconté, l’innocence et la perte de l’innocence. Il y a la poésie aussi, celle de la nature surtout, qui imprègne tout le livre.

« Betty », c’est le récit d’une petite fille qui devient grande envers et contre tout et tous. Le livre d’un apprentissage et d’une résilience. Sauvée par l’amour, et par l’amour des mots.

Il y a de bons livres ! Plein ! Et il y a ceux qui sont non seulement bons mais qui restent en tête longtemps, très longtemps après les voir fermés. Ceux qu’on lit sans même sans rendre compte, qui raccourcissent une journée parce qu’on la passe en leur compagnie. Qui font sourire, et pleurer. Qui ébranlent. Ceux-là, ils ne sont pas très nombreux. « Betty » en fait partie. Quand vous refermerez ce livre vous aurez le cœur plus grand, la tête plus pleine, des images plein les yeux, une envie de vivre plus forte.

Alors ce livre il est pour qui ? A la condition de ne pas avoir peur et de savoir se laisser entraîner sur des chemins qui peuvent sembler douloureux mais que l’on traverse pour grandir, il est pour toutes et tous, sans distinction. Pour tous ceux qui aiment lire et qui aiment le pouvoir des livres.

Marie-Eve

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