L’accident de chasse

David L. Carlson et Landis Blair, éditions Sonatine, août 2020, 472 p., 29€

Entre roman noir, roman d’initiation, roman graphique, œuvre d’art : « L’accident de chasse » est un livre protéiforme qui mérite que l’on s’y immerge totalement. Il fait frémir, sourire, assombrir et espérer tout en même temps.

Au commencement il y a le noir.

Le noir et le blanc, servis en pointillés, courbures, hachures, épaisseurs, finesse, entrelacs, formes géométriques diverses : toute la palette rendue possible par le mélange de ces deux seules couleurs (et encore faut-il d’abord admettre que le noir et le blanc sont bien des couleurs… ) est utilisée. Ajoutez à cela un trait précis, sombre, empruntant autant à la technique de la gravure qu’à la rigueur des mathématiques (tout autant à la géométrie qu’à l’algèbre). Voilà l’univers du roman « L’accident de chasse », pour lequel rarement l’adjectif « graphique » n’aura été aussi proche de la réalité. La simplicité et le luxe de détails se côtoient allègrement dans une mise en page originale : les traditionnels rectangles pour découper les pages alternent avec des pleines pages somptueuses, des plans éloignés avec des gros plans, la réalité avec des incursions oniriques ou cauchemardesques.

L’ambiance est sombre donc. Il faut dire que l’histoire l’est quelque peu. Chicago, années 60. Se déroule devant nous durant toutes ces pages un double récit : celui de la vie de Charlie, que le décès de sa mère oblige à vivre à Chicago avec son père, Matt, aveugle. Et le récit de la vie de Matt justement, plus sombre encore. A commencer par « L’accident de chasse » qui ouvre le roman et donne son titre au livre, accident durant lequel il a perdu la vue. Le décor est planté. Père et fils qui se voyaient peu depuis la séparation de Matt d’avec sa femme et apprennent à vivre ensemble, s’apprivoisent, se dévoilent. Le fils aide le père à relire ses écrits, où Homère, Virgile, Shakespeare, Whitman, et Dante, surtout Dante… se croisent et l’inspirent. « Langage sacré des poètes ». Autour d’eux c’est Little Italy, sa petite délinquance, ses mauvaises fréquentations. C’est alors que le récit de Matt advient, donnant toute sa dimension au récit, l’histoire d’un enfermement, un double enfermement même, physique et virtuel, dont émergera le goût des mots, de la lecture et de l’écriture. On n’en dira pas plus de l’histoire de peur de divulgâcher le déroulé du livre. Sachez juste que vous n’en sortirez pas indemne, et que selon toute probabilité, une furieuse envie de lire ou relire Dante et sa « Divine comédie » devrait vous saisir…

Le livre se lit pour le texte et l’histoire, et se relit pour le dessin et la mise en scène. Ou vice-versa.

« L’accident de chasse » est donc tout sauf le récit d’un accident de chasse, pisteurs, rabatteurs et autres braconniers s’abstenir ! C’est le récit d’une chute et d’une rédemption, un roman initiatique où l’amour de la littérature prend toute sa place, un roman de tristesse et d’espoir, où pire et meilleur se cotoient. La vie quoi…

Alors ce livre il est pour qui ? Il est pour les amateurs de polars et de romans noirs. Il est pour les amoureux des mots, de la littérature avec un grand L. Il est pour ceux qui espèrent et croient, contrairement à la fameuse exergue de Dante (« Vous qui entrez ici, laissez toute espérance ») en la rédemption.

Marie-Eve

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