La familia grande

Camille Kouchner, Seuil, janvier 2021, 208 p., 18€

Dans ce récit écrit dans le secret, et on comprend pourquoi en le lisant, Camille Kouchner raconte l’indicible, le viol dont a été victime son frère jumeau, par son beau-père. Beau-père connu, médiatique, séducteur et aimé, à l’aura puissante, tous qualificatifs qui expliquent le soutien, conscient ou inconscient de la « familia grande ».

Merci. C’est le premier mot que l’on a envie de dire et d’écrire en refermant ce livre.

Merci parce qu’il enlève une pierre de plus à la montagne que forment encore la maltraitance, l’inceste, les violences contre les enfants, plus encore dans le contexte familial. 

Merci parce qu’en le lisant, on sent la souffrance de celle qui écrit et de celui – son frère jumeau – qui a subi, et par conséquent le courage extrême qu’il lui a fallu pour prendre la plume et dénoncer enfin. Dénoncer et démonter. Mécanisme implacable de l’emprise, déjà si bien décrit par Vanessa Springora dans Le consentement (publié en janvier dernier chez Grasset, et qui vient de sortir au Livre de poche, c’est une nécessité absolue que de le lire, on le rappelle, comme dit ici dans le billet écrit à l’époque).

Cette fois, le mécanisme de l’emprise prend ses racines dans l’amour, amour d’une fille pour sa mère et son deuxième mari. Pour ne rien perdre, pour ne pas blesser, le silence s’épaissit et se fige. Camille Kouchner décrit remarquablement l’aura du couple, auprès des enfants, des amis qui les entourent, la liberté érigée en modèle absolu (ah la liberté ! maître mot de la famille, qui autorise bien des choses… ne pas porter de culotte ou avoir une vie amoureuse et sexuelle multiple, en passant par une éducation des enfants où les contraintes sont bien absentes, où il semble anormal qu’une fille à 12 ans n’ait pas fait l’amour avec un garçon). C’est bien un système qui est dénoncé, système couvert par cette « familia grande » qui a rendu possible ce long silence, cette douleur, cette culpabilité. En filigrane du livre, c’est cette culpabilité, celle du silence qui enferme, dont l’autrice ne parvient pas à se défaire, qui transparaît, qui suffoque et révolte, aussi. D’où les victimes (et Camille Kouchner est bien, comme elle dit le réaliser à la fin du livre, une victime collatérale de ces abus) seraient-elles plus coupables que les auteurs de violences ? D’où les abus seraient-ils plus « normaux » dans un certain milieu ?

Ce livre n’est absolument pas un livre voyeuriste. Comme pour « Le consentement », il faut s’abstraire de la personnalité de l’auteur de l’infraction, des parents de l’autrice. D’ailleurs les faits reprochés au beau-père sont amenés de façon très progressives, après la nécessaire description du contexte dans lequel il advient, de l’ambiance du milieu germano-pratin et intellectuel dans lequel évoluent les protagonistes. En cela, il est universel.

Livre essentiel encore que celui-ci, dans la longue dénonciation des violences et abus sexuels, de toutes les violences, qu’elles soient intra-familiales ou autres. Pour qu’un jour enfin, et définitivement, la culpabilité change de camp.

Marie-Eve

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