Les pianos perdus de Sibérie

Sophy Roberts, Calmann-Lévy, janvier 2021, 412 pages, 21,90€

A travers ce récit de dix-sept chapitres qui balayent une multitude de règnes, de personnages, de légendes, de Catherine II de Russie à Vladimir Poutine, Sophy Roberts nous raconte de façon romanesque et passionnée sa quête du piano parfait, parmi tous ceux dont la trace s’est égarée dans les méandres de l’histoire. Un voyage féérique dans le temps et l’espace, bien loin de l’image que porte habituellement la Sibérie.

Eté 2015, Sophy Roberts, déjà attirée par cette région symbolique et mystérieuse qu’est la Sibérie, fait la rencontre d’Odgerel Sampilnorov, pianiste professionnelle. Leur ami commun, un Allemand installé en Mongolie, organise pour elle des concerts dans sa ger, sur un Yamaha demi-queue qui a perdu de sa superbe. Le son n’est pas assez bon pour le talent de la pianiste, il met au défi son amie Sophy de retrouver pour elle un des « pianos perdus ». La journaliste le prend au mot et ce sont alors plusieurs années d’une enquête passionnée qui démarrent.

Première surprise : il y a des pianos en Sibérie, et ils sont nombreux ! Par quels chemins détournés le hasard s’y est-il pris pour les semer le long des villes de cette région reculée et désertique ? Le découvrir est une des belles révélations du livre. Tout au long de ces chapitres, ordonnés autour de trois parties chronologiques, on vogue de rencontre en anecdote. On entend parler du dernier piano de la dernière tsarine, du jazz russe des années 20, de la 7e symphonie de Chostakovitch qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, tira les larmes des habitants de Novossibirsk et des soldats allemands qui l’occupaient… Et de tant d’autres choses !

Il y a les pianos que l’autrice retrouve, et ceux dont la trace se perd. Et puis il y a les pianos sans histoire, ceux qui sont là, posés quelque part, mais dont plus personne ne connaît le passé. Pour ceux-là rien à faire, ils sont sans âme car « un objet perd de sa signification quand l’histoire de son propriétaire s’est perdue ».

Chaque chapitre démarre par une carte, sur laquelle sont marquées les principales villes dont il va être question. Et là déjà, difficile de ne pas rester immobile quelques minutes, plongé dans des noms gorgés d’histoire et de mystère, des images de neige plein les yeux, les membres frissonnants, la terreur jamais très loin. L’imaginaire galope… Puis on se laisse porter par des récits toujours très bien construits, les rencontres avec des gens hors du commun, des personnages historiques qui surgissent, la petite et la grande histoire qui se tricotent.

Ces récits s’enchevêtrent, brossant le portrait d’une Sibérie inconnue, bien au-delà de l’image terrible que le nom porte habituellement. Kolyma, goulag, froid polaire laissent la place à l’amour de la musique, à des gens passionnés et ouverts, à des paysages sublimes. Au-delà de la quête (il faut lire le livre pour savoir si les recherches aboutissent à la découverte du piano parfait !), c’est bien le chemin parcouru qui nous emporte. Et c’est le chemin plus encore que le point d’arrivée qui, on le sait, fait le plus beau voyage.

Alors ce livre il est pour qui ? Les amoureux de la musique et les passionné d’histoire en premier lieu bien sûr ! Ceux que la Russie ou la Sibérie font rêver bien sûr… Et tous ceux dont l’esprit romanesque aime se laisser emporter sur des chemins détournés. Car ce livre, un « récit », a bien toute sa place dans la collection « Littérature » de Calmann Lévy, tant sa qualité littéraire est indéniable, et tant les histoires racontées pourraient, si elles n’étaient réelles, appartenir au genre romanesque.

Marie-Eve

PS : j’ai repris ici pour écrire ce billet l’essentiel d’un article rédigé pour la revue « Page », numéro hiver 2021, revue que j’encourage fortement les amoureux des livres à découvrir !

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