Le courage qu’il faut aux rivières

Emmanuelle Favier, Livre de poche, janvier 2019 (1re publication Albin Michel, 2017), 7,20€, 209 pages

Manushe est une femme qui, pour des raisons expliquées au cours du livre, a choisi de vivre comme un homme. Adrian est née femme et, parce qu’elle était la quatrième fille de la famille, son père a nié son sexe et a décidé de l’élever comme un garçon. Ce roman est la rencontre de ces deux-là qui ont, pour des raisons différentes, choisi de vivre dans la peau de l’autre sexe, leur histoire à chacune, et ensemble.Ce livre est un pur roman, qui met en scène deux héroïnes que l’on voit évoluer et s’affirmer tout au long des pages. Un roman d’émancipation d’abord : comment deux femmes qui choisissent d’être hommes vont-elles vivre leur différence et l’assumer, dans un contexte pour le moins hostile ? Ce livre est aussi un roman d’amour, sous de multiples formes. Y défilent des amitiés, des amours filiaux, et des amours-évidences, désir physique et osmose entre femmes.

On lit d’une traite ! bercés par une douce mélodie de mots soigneusement choisis et agencés (on y trouve d’ailleurs, égrenés au long des pages des mots rares à la belle sonorité, peu familiers ou même inconnus, comme estran, granité, exuvie, émétique…). Mots qui nous plongent dans une atmosphère mystérieuse, d’autant que l’auteure ne nous donne aucun repère sur l’endroit ou l’époque où se situe l’action. Une époque proche sans doute puisque l’on croise des véhicules à moteur, dans un endroit où il y a montagnes et lacs, mais on n’en sait pas plus (on a des explications à la toute fin du livre grâce aux remerciements, mais ne commencez pas par les dernières pages ! ce serait dommage de ne pas vous laisser imprégner totalement par cette ambiance étrange). Et l’impression d’étrangeté est renforcée par le rappel fréquent du recours des habitants aux règles de « la coutume », sans plus de précision. Les pages sur l’environnement sont d’ailleurs superbes, qu’il s’agisse des descriptions de la ville (« Elle marchait pour neutraliser l’impression de cauchemar qui l’avait saisie dès les faubourgs, elle marchait pour s’approprier par la force de ses muscles les trottoirs crevassés et l’air vicié. Autour d’elle tout s’échappait dans une verticalité terrifiante. Les lignes des immeubles montaient et fuyaient à toute vitesse et pêle-mêle », p. 100), ou de la nature (« A côté, un chemin de sable montait et surnageait, avant de s’abaisser en cascades démesurées de fougères et de nuit. Adrian suivait l’homme, qui l’entraînait parmi les troncs. Des racines aux figures difformes, visages d’elfes tors, s’allumaient à leur passage de toute la vigueur de leur longévité, d’innombrables plantes sans fleurs tissant un décor à leur marche », p.93).

Enfin, ce livre est une belle réflexion sur le genre. Qu’est-ce qu’être femme, ou homme, peut-on le choisir, comment assumer sa différence, affronter les autres ?

Une très jolie découverte, que je recommande chaudement !

Alors ce livre il est pour qui ? Pour ceux qui aiment les belles histoires, servies par une langue subtile sans toutefois tomber dans le travers de la complexité. Pour ceux qui aiment l’étrangeté, et les ambiances mystérieuses. Pour ceux qui aiment se laisser totalement imprégner par l’univers d’un écrivain.

Marie-Eve

2 commentaires sur “Le courage qu’il faut aux rivières

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