Le Dictionnaires des émotions

Tiffany Watt Smith, Zulma, coll. Zulma Essais, sept. 2019, 392 pages, 21,50 €

 

C’est simple : tout le monde devrait avoir ce livre dans sa bibliothèque ! Le lire une fois, ou plusieurs, le feuilleter, y revenir. Son objet ? Recenser les émotions dans le monde, en raconter leur histoire, leur émergence, leurs particularités géographiques, les auteurs qui en ont parlé. Un régal.

Dans l’introduction, l’auteure développe sa démarche, et en quelques mots, l’histoire même du concept d’émotion, qui prend naissance en 1830 seulement. Auparavant, il n’était pas rare que les êtres humains croient que leurs différents états d’esprit n’étaient que la manifestation d’un vent mauvais, ou de démons. Puis Darwin (qui fit des expériences sur lui-même), après de longues études, montra que nos émotions prenaient la forme de réactions physiques (et non, comme il était courant de le croire à l’époque, que nos manifestations physiques provoquaient des émotions). Et Freud enfin, montra que ces mêmes émotions étaient affectées par le jeu de l’inconscient. Puis Tiffany Watt Smith nous fait rentrer dans le vif du sujet.

Classées par ordre alphabétique, environ 150 émotions sont recensées, expliquées, décrites, nuancées. L’accompagnent un index bien sûr, mais aussi une bibliographie, classée de la même manière, par ordre alphabétique d’émotion pourrait-on dire. Alors comment entrer dans ce livre ? Dans l’ordre pour les méticuleux, ou, comme le conseille l’auteur, en se laissant guider de mot en mot. Car bien souvent, au travers du texte accompagnant un terme, des renvois se font à d’autres. Et ainsi, la sérendipité entre doucement en compte, et on se laisse porter par le hasard des pages. Pour ma part, j’ai commencé dans l’ordre et au mot AMOUR (un délice – je parle du mot mais aussi du texte qui l’accompagne ! – une des émotions les plus anciennes et les plus partagées dans le monde, celle sur laquelle on a l’impression que tout a été dit, et qui, pourtant garde entier son mystère…) je me suis laissée emporter, poursuivant par VIRAHA (mot indien datant du XIIe siècle qui désigne « un désir ardent, ce type d’émotion très particulière ressenti lors d’un éloignement ou d’une séparation », derrière lequel se cache aussi la complétude de l’amour, entre désir charnel et union des âmes, j’adore !!!), puis SAUDADE, DESIR. Et de DESIR, je suis allée à SOURIRE SATISFAIT (où l’on apprend mille choses étonnantes, dont la raison pour laquelle, sur les affiches publicitaires des années 50 et suivantes aux Etats-Unis, tout le monde brandit un éclatant sourire. J’ai aussi en lisant ce passage mis des mots sur ma vocation tardivement trouvée de libraire, si si !! ) ou encore à VULNERABLE et MAN (« désir viscéral renforcé par la conscience que ce que l’on désire reflète notre moi le plus profond », mot dont l’on peut se saisir pour mettre fin à toute contestation !). Ou alors on peut, ce que j’ai fait également, se laisser porter, grâce à l’index alphabétique, de mot inconnu en mot inconnu. Découvrant ainsi les termes de AWUMBUK (le départ d’invités qui laisse un sentiment de vide), MATUTOLYPEA (se laisser envahir par la tristesse à peine les rideaux ouverts, sans vraiment de raison), SCHADENFREUDE (« le frisson inattendu que l’on ressent devant les malheurs de quelqu’un d’autre »). C’est parfois aussi, au détour d’un mot connu que l’auteur nous glisse des nuances subtiles, empruntées à d’autres pays. Lire par exemple le mot SOLITUDE, qui renvoie au hikikomori japonais (repli sur soi qui touche essentiellement les garçons adolescents de la classe moyenne).

Si ce livre est génial, ce n’est pas seulement parce qu’il nous apprend une multitude de choses, nous fait voyager, dans le temps et dans l’espace, dans des époques ou contrées lointaines. C’est aussi, comme le suggère le sous-titre, qu’il nous permet de « cultiver notre intelligence émotionnelle ». Car s’observer, savoir que des auteurs ou des habitants d’autres pays ont cette richesse de la description et du ressenti, nous permet d’apprendre sur nous et les autres, d’accepter, d’être bienveillant. Le début de la sagesse ?

Alors ce livre il est pour qui ? Pour tout le monde vous l’aurez compris. Les curieux qui veulent en apprendre plus sur le monde qui les entoure et sur eux-mêmes (et ces deux apprentissages ne sont-ils pas liés ?). Ceux qui aiment mettre des mots. Ceux qui veulent s’enrichir. Un livre indispensable on vous dit !

Marie-Eve

 

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